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EN LISANT PROUST

Longtemps, je me suis levé de bonne heure en me disant : « je dois lire Proust ». Et j’ai essayé : une fois, deux fois, trois fois, dix fois…

24 Nov 2020

Le livre me tombait des mains, tantôt par ennui, tantôt par agacement de ce qui m’apparaissait comme creux et maniéré. J’ai abandonné.

Puis, un jour je me suis couché de bonne humeur. Je venais de mettre le point final à un travail qui m’avait occupé une décennie, écrivant souvent et y pensant sans cesse. J’étais léger. Avant de glisser sous les draps je baguenaudai dans la bibliothèque, cherchant quelque chose de solide à me mettre sous la dent. J’avais faim. Une faim de xylophage qui n’aurait plus vu un arbre depuis Gutenberg. 

Je pris Proust. Par pur curiosité, sans le moindre frimas de devoir. Je lus le premier mot, le premier paragraphe, la première page, et depuis je ne le lâche plus. Je ne la lâche plus, « la recherche », merveille féminine. Chaque ligne m’emporte. 

En fait, il n’y a qu’une seule ligne et je suis un poisson ferré. Marcel m’a pécho. 

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Mais quelle est cette ligne ? C’est un fil de nuage transparent. Nietzsche disait qu’il faut écrire avec son sang. Proust écrit au nuage, mais transparent. 

Le nuage, c’est ce qui fait la séparation entre la terre et le ciel : lorsqu’on est au sol, il empêche de voir l’azur bleu, vide, où l’on ne peut ni demeurer ni respirer ; et du ciel, lorsqu’on est en avion, en ballon, en imagination, on ne peut voir le sol à travers lui. Le nuage est une frontière, flottante, inconsistante, mais aussi décisive que la muraille de Chine ou l’impérieuse endogamie.

De même que le nuage sépare ciel et terre, le langage sépare la vie de l’existence.  La vie est muette. Elle n’a besoin ni de nous ni de mots. Les amibes, les roses, les lapins vivent sans mots, et lorsque nous naissons, jouissons ou mourrons, c’est en cris ou en silences, pas en mots. Mais l’existence, c’est une autre histoire. C’est, justement, une histoire.

Nietzsche disait qu’il faut écrire avec son sang. Proust écrit au nuage, mais transparent. 

Sans récit, la plupart d’entre nous sommes perdus. Il nous faut savoir d’où nous venons, où nous allons, pourquoi ceci comment cela, la bel amour la juste guerre. Nous existons dans les bavardes histoires imaginées, même si nos corps réels vivent en silence. Le langage n’est nulle part dans la réalité – il n’y a ni mine, ni champ, ni usine de fabrication des mots -, et pourtant c’est à travers les signes que nous déployons le cours de nos bio-graphies. Le langage est l’irréel déterminant le réel de nos quotidiens.  

Aussi le langage nous est-il nécessaire et nuisible. Nécessaire, parce qu’il nous a permis de quitter le silence des savanes et des cavernes pour élaborer les herbiers, les constitutions, les cathédrales qui parlent en pierres, il nous permet les déclarations d’amitiés et les désirs sublimés en passions. Nuisible, parce qu’il nous enferme hors de la vie, il nous coince dans nos propres idées et images, nous fige dans les crispations de toutes sortes, jalousies de vaudeville et haines génocidaires. A moins que…

À moins que l’on ne soit Proust. Lui, il me fait l’effet d’écrire un texte qui ne fige pas. Avec le fil de ses mots, ses virgules, ses imparfaits du subjonctif, ses personnages, ses descriptions, ses inscriptions, avec sa langueur et sa longueur il tisse un nuage transparent. Un tel nuage sépare bien le sol du ciel, mais permet de voir l’un depuis l’autre. Les mots de Proust nous permettent d’observer l’existence tout en sentant la vie, et inversement. Ses mots laissent passer la vie, comme le peintre chinois laisse passer toute l’énergie de tout le flux de tout l’univers entre les branches et les feuilles du bambou que son pinceau souple trace, à l’encre liquide. Ses mots disent l’existence, nos manies, nos pensées et nos objets plein de vide.

Ai-je bien lu ? Si oui, d’où vient cette qualité proustienne ? Que pouvons-nous en faire dans nos existences ? Je n’en sais encore rien…

(À suivre) 

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