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ÉLAN & CONVERGENCES

Plutôt que de vanter l’État et de dénoncer le marché, ou l’inverse, demandons-nous comment les faire vivre mieux ensemble.

26 Nov 2020

Le terme de ‘crise’, rappelait récemment le philosophe et sinologue François Jullien[1], tire son origine du mot grec ‘krisis’(κρίσις) qui signifie ‘décision’. Cela correspond bien à la situation : nous devons faire des bons choix pour éteindre l’incendie pandémique. Il y a aussi un autre sens, d’une autre tradition : en chinois, la crise est exprimée par ‘wei-ji’ (危机), la polarité ‘danger-opportunité’. Cela correspond tout autant : en ce moment incertain, nous pouvons saisir les occasions porteuses ou prendre une voie dangereuse pour l’avenir. Voilà pourquoi la réflexion est plus nécessaire que jamais.

Aussi voit-on fleurir partout des cartes blanches, propositions et rapports, en particulier issus du monde académique[2]. On ne peut que s’en réjouir, car le débat public a trop souvent été pollué par des questions partisanes ou techniques sans intérêt. Mais on peut aussi s’étonner de la tonalité et du contenu de bon nombre de ces textes : la défense d’un bon État qui serait attaqué par un mauvais marché, seul moyen de protéger les faibles individus. 

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UN ÉTAT TOUJOURS PUISSANT

L’idée ressassée de services publics qui se réduiraient ne correspond pas à la réalité : les dépenses de l’État belge représentaient 48,5% du PIB en 2007 et 52,1% en 2018.[3]  Même constat pour les dépenses de santé, passées de 8,9% du PIB en 2006 à 10,3 en 2019 [4], pour le financement du système hospitalier dont le budget a progressé bien plus que l’inflation sur la même période, croissant de 5,48 à 8,27 milliards d’euros[5], et pour les dépenses de pension en hausse de 6% par an depuis une décennie. La tendance est identique chez beaucoup de nos voisins.

Les difficultés réelles et incontestables que connait le monde médical ne sont donc sans doute pas provoquées principalement par une réduction générale de moyens. Certes, il faut prendre en considération l’évolution de la population et de ses pathologies. Mais les causes du déficit de certaines structures ou de la douleur croissante au travail, par exemple, ne sont-elles pas à chercher avant tout dans la répartition et l’organisation de ces moyens, telle une augmentation des exigences administratives au détriment du soin ?

IMPOSSIBLE RESPONSABILITÉ DU MARCHÉ

Ensuite, un procès général souvent fait au marché est injuste et superficiel. Le marché, outre qu’il serait responsable de cette diminution imaginaire du poids de l’État, serait aussi la racine de la pollution et la destruction de la planète, de la malbouffe, du chômage, de la pauvreté, l’ignorance de nos enfants, et bien sûr la diffusion rapide du coronavirus mondialisé. Il faudrait donc un marché plus contrôlé, exclu de certains secteurs, des emplois garantis indépendamment des conjonctures et des résultats… Là encore il n’est pas question de nier la réalité de problèmes liés à l’économie, ni le pouvoir de nuisance de certains secteurs ou grandes entreprises.

Mais crier ‘haro sur le marché !’ revient à commettre une double erreur. La première, c’est d’ignorer la distinction entre l’économie de marché – celle des acteurs habituels qui doivent jouer correctement le jeu de la concurrence – et le capitalisme – des très gros acteurs qui peuvent réaliser des bénéfices à grande échelle avec d’énormes moyens et imposer des échanges inégaux, par exemple en éludant l’impôt des États qui leur permettent de prospérer en paix. En Belgique, les entreprises de moins de 50 personnes représentent 99% des sociétés et plus de 50% des emplois [6]. Quel est le sens de mettre dans le même sac le restaurant du coin et une multinationale pétrolière qui rase une forêt tropicale ou manipule ses coûts de transfert ?

Faire vivre ensemble État et marché, n’est-ce pas remettre à plat les rôles de chacun et les modalités de leur coexistence, par exemple via des perspectives stratégiques communes, des contrats programmes et des partenariats précis ?

La deuxième erreur, c’est d’ignorer la notion de responsabilité. D’abord, la responsabilité réelle des individus : nous sommes autant responsables comme consommateurs que comme citoyens, et les dégâts de certaines entreprises viennent in fine de nos achats. Ensuite, la responsabilité impossible du marché : si on sait identifier un individu, une entreprise ou même un État, qui a une personnalité juridique et peut être attaqué en justice, ce n’est pas le cas du marché : il est un processus impossible à assigner.

COMPLÉMENTARITÉ…

Aussi, plutôt que de vanter l’État et de dénoncer le marché, ne serait-il pas plus fécond de se poser une question commune à leur égard : « comment les faire vivre mieux ? ». Et nous pouvons reprendre la réflexion de Jullien pour qui vivre signifie rester dans l’essor – le mouvement, qui nous a notamment fait passer du grand singe à l’homme – et éviter de sombrer dans l’étal – la calcification, qui a notamment stérilisé l’Ancien Régime ou l’URSS. Faire vivre l’État, n’est-ce pas avant tout lui permettre d’agir correctement, par le biais de politiques construites sur des analyses factuelles, évaluées rigoureusement et modifiées au besoin ? Faire vivre le marché, n’est-ce pas avant tout lui permettre de répondre à des besoins réels mouvants, plutôt qu’à des appétits de profit figés dans l’obscénité ?

Et au lieu d’opposer l’un à l’autre, ne serait-il pas plus prometteur de penser leur complémentarité ? Avec aujourd’hui plus de 9000 décès du coronavirus, la Belgique est un des pays du monde où la densité de mortalité causée par la maladie est la plus forte : l’État a été incapable de protéger ses citoyens. Mais, à notre connaissance, aucun chiffre n’indique pour l’instant que l’on serait moins mort dans les maisons de retraites privées que dans les institutions publiques ; les entreprises commerciales, capables de planifier des investissements sur des décennies, n’ont pas semblé plus prévoyantes et protectrices de leurs clients que les CPAS de leurs résidents.

Faire vivre ensemble État et marché, n’est-ce pas remettre à plat les rôles de chacun et les modalités de leur coexistence, par exemple via des perspectives stratégiques communes, des contrats programmes et des partenariats précis ? Pourquoi se priver d’une convergence de projets et d’une mutualisation des moyens, par exemple dans la recherche médicale, la relocalisation de certaines industries, la construction des logements, la formation… ?

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… ET CONVERGENCE

Et pourquoi cracher dans la soupe des entreprises, y compris les grands groupes capitalistes dont la trésorerie suffirait à renflouer l’endettement de bon nombre d’États ? Les problèmes auxquels nous sommes confrontés dépassent les frontières et les horizons immédiats. Selon le principe démocratique le plus fondamental, qu’il soit issu du théorème du jury du Marquis de Condorcet ou du bon sens, l’intelligence collective est recommandable.

Dans cet esprit et dans ce cadre, on peut penser que l’individu retrouverait un espace propice à son bien-être et à son déploiement. Car qui oserait prétendre que le moral des citoyens, des travailleurs et des personnes est au beau fixe ? Beaucoup souffrent, et le confinement a renforcé beaucoup de souffrances en plombant les perspectives et la confiance. Dans un contexte collectif amélioré par une articulation correcte entre l’État et les organisations – qu’elles soient d’ailleurs marchandes ou de la société civile -, chaque individu pourrait retrouver foi dans la vie commune et dans sa propre vie. Celle-ci, loin d’être solitaire, pourrait se tisser à celle des autres en utilisant les moyens disponibles, déjà massifs. Et nous pourrions, chacun et ensemble, par les rencontres dans les familles, les cercles d’amis, les associations, les projets, le travail, regagner cette « confiance en soi » chère à Emerson. Nous pourrions aussi nous réinscrire dans cette voie du perfectionnement qui ouvrait le célèbre discours de campagne d’Obama à Philadelphie : « Nous le peuple, en vue de former une union plus parfaite… » [7]. Bref, nous pourrions mieux exister.

En ce moment de gros temps, notre pensée doit être guidée non par les obsessions individuelles ou idéologiques, mais par un travail commun forgé dans le feu d’une exigence d’objectivité, de nuance, de prudence, d’autocritique, d’ouverture et d’audace réelles. Si les soldats de salon trouveront toujours bien un salon, une masse de femmes et d’hommes sont au contraire menacés de voir leurs vies voler en éclats. Soyons à la hauteur de ce défi en inventant et en organisant des convergences.

[1]  Entretien au journal Le Monde du 17 avril 2020 https://www.lemonde.fr/idees/article/2020/04/16/francois-jullien-la-pandemie-due-au-coronavirus-peut-nous-permettre-d-acceder-a-la-vraie-vie_6036736_3232.html

[2] Voir notamment Carta Academica, le Résilience Management Group, « Au cœur de la crise, construisons l’avenir » et 

 #democratizingwork

[3] Données de l’OCDE accessibles sur https://stats.oecd.org/Index.aspx?Queryid=82342&Lang=fr

Pour les mêmes années 2007 – 2018 et le même rapport au PIB, on passe de 52,5 à 56% en France ; 43,4 à 44,5 en Allemagne ; 40,87 à 41 au Royaume-Uni ; 46,7 à 48,4 en Italie. Quand quelques pays, comme la Grèce ou le Portugal, voient leurs moyens publics se tasser, c’est de peu et en restant à un niveau de l’ordre de 45% du PIB.

[4] Données européennes accessibles sur https://ec.europa.eu/health/sites/health/files/state/docs/2019_chp_be_french.pdf

[5] Statistiques accessibles sur https://www.health.belgium.be/sites/default/files/uploads/fields/fpshealth_theme_file/tabel_fr_2019.pdf

[6] Données statbel accessibles sur https://statbel.fgov.be/sites/default/files/files/documents/Analyse/FR/FR_struct_K_v3.pdf

[7] Discours à Philadelphie du 18 mars 2008, publié dans « De la race en Amérique » (Grasset)

Article paru en version courte le 29/05/2020 dans

avec le Pr. Hindriks

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