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Interroger le monde

Le monde, ici, maintenant, à l’horizon de demain et ailleurs. Événements, faits, chiffres : essayer de les regarder pour voir, situer, peser, comprendre, imaginer.

SE PASSER DES PARTIS ?

En 1943, Simone Weil proposait la suppression des partis politiques complices du naufrage des démocraties. Son texte n’a pas pris une ride.

28 Nov 2020

« Le fait qu’ils existent n’est nullement un motif de les conserver. Seul le bien est un motif légitime de conservation. Le mal des partis politiques saute aux yeux. Le problème à examiner, c’est s’il y a en eux un bien qui l’emporte sur le mal et rende ainsi leur existence désirable.[i]»

La philosophe Simone Weil écrit ces mots en 1943, à Londres, dans un bref texte intitulé « Note sur la suppression générale des partis politiques ». L’Europe est alors en guerre : d’un côté la démocratie anglaise, de l’autre les pays du continent qui ont cédé au totalitarisme nazi ou fasciste, par les urnes ou par les armes.  Ce contexte et le nôtre n’ont rien à voir, pourrait-on croire. Pourtant, Weil nous parle encore. Car force est de constater que nous avons aujourd’hui des problèmes avec la vitalité de la démocratie, et avec les partis. Au point qu’il devient légitime de se reposer la question : faut-il se passer des partis ?

‘OUTPUT’, ‘PROCESS’ & ABSURDE

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Nous sommes confrontés à trois difficultés politiques dont les clés sont, largement, dans les partis. Ces derniers rassemblent des personnes aux idées ou intérêts convergents qui, progressivement, ont donné une structure de plus en plus formelle à leur groupe. Weil fait remonter cela à la tradition anglaise et à la révolution française.

Chez nous, le premier parti officiel fut le parti libéral, né en 1848, suivi par le parti catholique et le parti ouvrier de Belgique, en 1884 et 1885. A côté de ces piliers historiques, les autres partis ayant aujourd’hui des élus sont nés au fil des dernières décennies : FDF-Défi en 1964, Vlaams Block-Belang et PTB/PVDA en 1979, Ecolo en 1980 et Agalev-Groen en ‘81, NVA en 2001. Ils ont des statuts d’asbl et leur financement est public, proportionnel au nombre de leurs voix ; on se souvient que ce système a été adopté après les scandales de corruption des années ‘80, quand les rétrocessions secrètes de contrats publics permettaient de payer les campagnes électorales, entre autres. 

Un « parti politique est une machine à fabriquer de la passion collective, (…) une organisation construite de manière à exercer une pression collective sur la pensée de chacun des êtres humains qui en sont membres »  (S.W.)

Le premier problème lié aux partis est celui de leurs résultats, de leur production effective. Nous avons sous les yeux un cas d’école. Avec ses près de 10.000 victimes de la Covid, la Belgique est le (ou un des) pays du monde qui compte le plus de morts par million d’habitants. Les raisons de cette débâcle sont multiples. La lasagne institutionnelle ou la déglingue de la qualité du service public, dont le rôle a été mis en évidence par Rodrigez-Pose de la LSE [ii], sont sans doute décisifs.

Mais, par exemple, l’expérience professionnelle de la Ministre wallonne de la santé, choisie par un parti, est quasiment nulle en dehors du monde politique, des cabinets et de ce parti. On peut donc, sans irrespect de la personne, supposer que la mandataire a obtenu son maroquin davantage en raison de sa fidélité à la structure qui l’a faite qu’en raison de sa compétence en la matière. Pour produire des bonnes politiques, il faut des personnes compétentes et audacieuses, pas des apparatchiks. Un autre cas est évidemment l’incapacité des partis à former un gouvernement. Sur la dernière décennie, nous aurons vécu près de 3 ans sans exécutif fédéral parce que les responsables de partis, dont c’est un des rôles les plus importants, ont été incapables de produire des accords.

Un deuxième problème tient au processus. En amont du résultat, les partis s’avèrent aujourd’hui incapables de faire deux choses pour lesquels ils existent. 

D’une part, ils ne parviennent plus à représenter correctement la population. Ainsi, en observant les derniers résultats électoraux en Belgique, on pourrait penser que la Wallonie est à gauche et à l’extrême-gauche (puisque PS et PTB représentent 33 sièges sur 75 au Parlement Wallon) et la Flandre à droite et à l’extrême droite (puisque Open VLD, NVA et VB représentent 74 sièges sur 124 au Vlaams Parlement ). Nous aurions donc deux communautés incompatibles.

Or, il suffit de regarder nos modes de vies, nos structures familiales, nos façons de travailler, d’habiter et de nous déplacer, nos croyances et valeurs pour comprendre que la population belge est globalement la même, avec des nuances. Ces dernières sont d’ailleurs probablement d’avantage liées à la distinction grande ville/petite ville ou village qu’à la distinction flamand/wallon. Politiquement, nous sommes au centre, plutôt de gauche ou de droite, avec des votes de contestation de plus en plus importants, de couleur rouge ici et brune là. Un consortium universitaire a bien mis en évidence ce décalage réalité/représentation politique[iii].

Cet écart s’enracine probablement dans le fait que les partis, nés au XIXe, ont été incapables de proposer un discours permettant de comprendre les mutations en cours après la guerre et de tracer un chemin désirable. Ils ont alors provoqué la multiplication de l’offre partisane. Car chaque nouvelle offre, pointue plus que systémique, ne convient pas davantage que l’ancienne ; de nouveaux nouveaux contestataires prennent alors la place de leurs prédécesseurs qui soit disparaissent de droit ou de fait (comme la Volksunie ou le Rassemblement Wallon), soit s’institutionnalisent (comme les écolos). Hanspeter Kriesi l’a montré : ce phénomène de fragmentation est mondial [iv].  En miroir, on peut penser que, en France, la victoire de Macron prouve que les électeurs de nos démocraties sont bien largement au centre et ne se retrouvent pas dans les multiples intransigeances, exacerbées outre-Quiévrain par le mécanisme des primaires.  

D’autre part, c’est lié, nos partis ne parviennent plus à produire de l’intelligence collective, du discours crédible qui soit à la fois signifiant et opérationnel. Pour s’en convaincre, il suffit de lire les programmes électoraux, puis les déclarations gouvernementales souvent écrites par les mêmes conseillers de partis : ce sont en général des « listes de courses », sans cohérence profonde ni précision de résultats chiffrés et mesures d’évaluation. Là encore, il s’agit d’un problème qui dépasse la Belgique : pour nous comparer aux meilleurs, les propos de Trump, Bolsonaro ou Modi sont truffés d’inepties qui nourrissent l’obscurantisme et la désunion de la communauté.

Enfin, un troisième problème tient à la dynamique individuelle et sociale. Il est inévitable que celui qui veut agir dans la collectivité doive s’engager dans des structures collectives. Et un tel engagement nécessite des compromis, aussi naturellement que dans un couple, une famille ou une amitié. Mais, pour beaucoup, la pauvreté des résultats, des débats et des pratiques partisanes ne justifie plus ces compromis à faire pour pouvoir « avancer ». Le désengagement du peuple à l’égard de la démocratie est là encore un phénomène international, comme l’a montré Peter Mair dans son analyse de l’indifférence au politique[v].

Pour autant, savoir que les autres sont aussi malades que nous ne change rien à la difficulté, au véritable dilemme du citoyen contemporain : entrer dans un parti et y perdre son temps, son énergie et ses convictions, jusqu’au non-sens, ou ne pas y entrer et s’exclure du processus d’action collective.

Bref, les partis nous posent aujourd’hui des problèmes d’output, de process et d’absurde.

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SUPPRIMER LES APPAREILS TOXIQUES

Face à ce constat, Simone Weil nous apporte deux éléments de réflexion encore largement éclairants et stimulants. 

D’abord, elle propose une explication de trois caractéristiques qui sont autant de dangers des partis politiques. 

Un : le « parti politique est une machine à fabriquer de la passion collective » (p.116), écrit-elle en prenant appui sur Rousseau. Aujourd’hui, le morcellement né des nouveaux partis qui défendent des idées précises ne s’inscrit-il pas dans cette logique de passion ?

Deux : c’est « une organisation construite de manière à exercer une pression collective sur la pensée de chacun des êtres humains qui en sont membres. (…) On trouve tout à fait naturel, raisonnable et honorable que quelqu’un dise : « Comme conservateur – » ou – « Comme socialiste – je pense que… » Pourtant, « si on reconnait qu’il y a une vérité, il n’est permis de penser que ce qui est vrai. » (pp. 116 et 120). Aujourd’hui, ne sommes-nous pas souvent agacés d’entendre des bons petits soldats ânonner les vérités des partis, ces fameux « éléments de langage » ?

Trois : « La première fin, et, en dernière analyse, l’unique fin de tout parti politique est sa propre croissance, et cela sans aucune limite. » (p.116)Aujourd’hui, qui peut douter que la guerre permanente de chaque politicien menée contre tous les autres, à coup de saillies souvent sans intérêt ni conséquence positive, vise autre chose que l’occupation maximale de l’espace médiatique, donc électoral ?   

De cette explication, Weil conclut à une condamnation. Puisque ce fonctionnement partisan nourrit la passion collective au détriment de la volonté générale, et puisqu’il amène le peuple à s’exprimer sur des choix de personnes plutôt que sur des problèmes de la vie publique, les partis sont nuisibles. Donc ils doivent, purement et simplement, être abandonnés. Il faut supprimer ces appareils toxiques.

DÉBATTRE ET DÉCIDER, À NOUVEAU

Le deuxième apport de Weil est sa proposition d’alternative. Car la philosophe ne remet pas en cause la démocratie, ni même la démocratie représentative. Au contraire, dans l’esprit de l’américain John Dewey qui, à la même époque, conçoit la démocratie comme un exercice infini[vi], Weil en appelle à deux pratiques. 

D’une part, elle propose que des individus se présentent aux électeurs indépendamment des partis et votent ensuite selon leurs points de vue, au cas par cas. « Les candidats diront aux électeurs, non pas : « J’ai telle étiquette » – ce qui pratiquement n’apprend rigoureusement rien au public sur leur attitude concrète concernant les problèmes concrets – mais : « je pense telle, telle et telle chose à l’égard de tel, tel, tel grand problème. » Les élus s’associeront et se dissocieront selon le jeu naturel et mouvant des affinités. » (p.126)Il s’agit de remettre le contenu et la liberté au cœur du processus politique. 

D’autre part, Weil souhaite le développement de dynamiques collectives et des débats d’idées structurés par le biais de revues et milieux. « Hors du Parlement, comme il existerait des revues d’idées, il y aurait tout naturellement autour d’elles des milieux. Mais ces milieux devraient être maintenus à l’état de fluidité́. C’est la fluidité́ qui distingue du parti un milieu d’affinité́ et l’empêche d’avoir une influence mauvaise. (…) Personne ne songerait à̀ penser ou à dire : « En tant que lié à telle revue, je pense que… » » (p.127)

Bien que datant, cette double proposition peut encore nous inspirer. Concernant la liberté dans les débats, on a pu constater ces dernières années que c’est bien l’association à géométrie variable qui a permis de mener des discussions de qualité sur quelques questions éthiques au Parlement. Quant à l’indépendance des élus, n’est-elle pas envisageable plus que jamais ? Internet et les réseaux sociaux ne permettent-ils pas maintenant un contact direct entre candidats, électeurs et représentants ? S’il pouvait être naguère difficile à un élu peu connu de se faire un nom et d’accéder aux médias, chacun peut aujourd’hui être populaire en quelques mois, voire en quelques heures. Les TIC existent pour le meilleur et pour le pire ; rien ne nous empêche de les utiliser pour le meilleur.

Concernant la dynamique collective et intellectuelle, outre la publication de revues politiques – La Revue Nouvelle, Politique, Wilfried… -, le nombre des rapports ou cartes blanches lors de la crise de la Covid prouve qu’il existe bien un désir de débat. Il montre aussi qu’il y a une armée de réserve d’intellectuels, personnes disposant des savoirs et concepts qu’ils injectent dans l’espace public, et que le web est là aussi un outil puissant. Malheureusement, on peut craindre que bien peu des idées avancées ne percolent dans les discussions au sein des assemblées ou gouvernement, et ne fécondent réellement l’action politique.

C’est pourquoi les deux propositions de Weil sont complémentaires. Confortablement installé dans son parti qui pense et agit pour lui, l’élu actuel n’a pas besoin d’avoir des idées ni de délibérer. Par contre, rendu à la solitude du représentant indépendant, confronté à des problèmes réels plutôt qu’à des questions de tactique internes au jeu politicien, et redevable de résultats à ses électeurs, la donne changera pour le futur mandataire : il se nourrira des débats autant qu’il les nourrira, et il décidera, à nouveau. 

En conclusion, une telle évolution est-elle possible ? Évidemment, nul ne le sait. Mais ce qui est sûr c’est que notre démocratie s’entartre, tel un vieux chauffe-eau n’étant plus capable que de libérer un vague filet de liquide tiède. Or, quand un système ne fonctionne plus d’une certaine façon, il faut en essayer une autre. 

La piste ouverte par Weil mérite donc qu’on la tente, autant sinon plus que celle des assemblées de citoyens tirés au sort très en vogue. Parce qu’elle maintient l’exigence de représentation, qu’elle ouvre une perspective à des passionnés qui veulent s’engager, parce qu’elle parie sur la sortie de l’épreuve par le haut, et parce qu’elle pourrait être essayée progressivement. En effet, nous ne sommes pas dans le tout ou rien : on pourrait imaginer que, parallèlement au système habituel des partis, lors de prochaines élections quelques candidats tentent leur chance par le biais franc-tireur et virtuel.  

Ceci permettrait de répondre au dilemme citoyen par une troisième voie : l’engagement sous une forme nouvelle, plutôt que la disparition dans les trous noirs des partis ou l’auto-exclusion de la chose publique. Et nous aurions alors une réponse pratique un peu jésuite à notre question de départ : 

  • faut-il se passer des partis politiques ?
  • pourquoi ne pas essayer ?

[i] Weil, S. (1957). Écrits de Londres et dernières lettres. Paris : Gallimard, p. 112 . Le texte est disponible sur

http://classiques.uqac.ca/classiques/weil_simone/Ecrits_de_Londres/ecrits_de_londres.pdf. Les citations dans l’article proviennent de cette version libre et utilisent sa pagination.

[ii] Rodriguez-Pose, de la London School of Economics sur http://agendapublica.elpais.com/decay-in-government-quality-and-its-cost-in-covid-19-lives/ 

[iii] Voir à ce propos l’étude RepResent, conjointe à l’UCLouvain, ULB, UA, VUB, KULeuven sur https://www.frs-fnrs.be/docs/NewsRecherche/Flamands_et_Wallons_ont_vote_differemment.pdf  

[iv] Kriesi, H. (2018). Crise mondiale et systèmes partisans. Paris : Les Presses de Sciences Po.

[v] Mair, P. (2013). Ruling the Void: The Hollowing of Western Democracy. London : Verso.

[vi] Voir notamment « Une démocratie créative : la tâche qui nous attend », repris dans Dewey, J. (2018). Écrits politiques. Paris : Gallimard. 

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