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CONFINIR

Confinir, plutôt qu’être en confinement. Agir sous la contrainte, plutôt que subir. Apprendre à vivre.

15 Dec 2020

Le confinement se trouve partout. Il est dans la réalité de nos vies individuelles et collectives : paradoxalement, en vivant chacun chez soi ou presque, nous partageons une expérience historique commune. Il est aussi dans les mots : les médias n’ont plus que cela à la bouche, à la plume, à l’image, si bien que lorsque l’on fait une recherche Google sur « confinement » on voit apparaître près de 300 millions de réponses.  Et si, face à ce mot, nous en posions un autre : « confinir » ?

Le confinement signifie l’enfermement dans un lieu limité. Le mot provient du latin « confinis », liant le « cum » de conjonction, commun, ensemble, et « finis », la  frontière.  Mais on pourrait prendre un autre sens de « finis », celui de terme, de sommet, et considérer alors « finir » dans son idée d’achèvement ou de perfection, celui que nous utilisons lorsque nous finissons un travail. Ainsi, à un fait lié à l’espace, on substitue une action liée au temps. « Confinir », ce serait perfectionner en même temps. Soit, mais perfectionner quoi ?

Lors du premier confinement, l’écrivain Sylvain Tesson notait que si nous sommes inégaux devant l’isolement aujourd’hui, ce n’est pas seulement une question d’espace. « Il y a une autre ligne d’inégalité, c’est le rapport au temps, au silence, à la solitude, il y a des hommes qui goûtent cela. Il y a des gens qui ont avec leur mémoire et leur sensibilité des conversations permanentes. »[1]. Autrement dit, il y a une perspective intérieure et pas seulement extérieure à notre isolement.

CINQ DIMENSIONS

En suivant la piste ouverte par Tesson, on pourrait pousser plus loin et tenter d’identifier d’autres dimensions encore.

En fait, la dimension intérieure compte deux aspects différents. Le premier réside dans la germination. À l’espace du territoire de confinement, on pourrait en effet être tenté d’ajouter cette dimension du temps, extérieur à l’homme et que l’on peut mesurer, ou de la durée, intérieure, vécue, perçue. Oui, l’organisation de notre journée et le respect d’un horaire semblent décisifs, ainsi que la manière dont nous vivons l’écoulement, dans l’ennui ou la curiosité, la sérénité ou l’angoisse. Toutefois ces notions de temps et durée ne suffisent pas pour concevoir ce que nous vivons.

Ce qui compte, ce qui va conditionner notre expérience, n’est-ce pas plutôt la germination ? N’est-ce pas le processus de transformation continue par lequel ce que nous mangeons, lisons, voyons, entendons, sentons, nous fait évoluer ? N’est-ce pas à cela, bien plus qu’à un horaire, que nous devons être attentifs ? Tesson, en emportant Rimbaud ou les taoïstes dans ses bagages lorsqu’il s’en va passer l’hiver dans une cabane au bord d’un lac isolé[2], le sait mieux que quiconque.

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Nous pouvons toujours explorer les marges de manœuvre parce qu’il y a du jeu : au sens de l’intervalle d’une porte, et au sens de l’activité ludique

Le deuxième aspect réside dans l’imagination. Nous ne sommes pas enfermés, mais nous croyons l’être. Car si nous ne pouvons pas sortir physiquement de chez nous, nous pouvons par contre voyager en mots partout à travers Internet, les films, les livres et – y compris pour ceux qui n’auraient aucun des trois – par la rêverie. Nous pouvons imaginer. En fait, nous ne pouvons pas ne pas imaginer. Puisque, même si nous vivons dans le monde, notre esprit fait que nous n’existons pas dans le monde mais dans l’idée que nous nous en faisons. « Si un fait extérieur t’afflige, écrivait Marc-Aurèle, ce n’est pas lui qui te gêne mais ton jugement à son propos.[3] ».

Nous voyons alors que l’intérieur de Tesson, lorsqu’on y trouve la germination et l’imagination, ouvre sur l’extérieur de nos nourritures et de nos mots partagés. Et ceci nous amène naturellement aux deux autres dimensions cruciales du confinement que sont le corps et les relations. 

En effet, la germination mène au corps :  je le nourris et le meus,  je suis ce corps et ce corps me fait, je le bouge et il me bouge, ou pas. Comme lui et moi sommes inséparables, son appétit stimule mon imagination et voilà que nous inventons la nage sur tabouret et le marathon sur balcon… 

Quant aux mots, communs, ils mènent aux relations : ce n’est que dans l’échange que l’on dit et qu’on écoute. Nos relations existent toujours, même en creux, et le degré de notre isolement dit les liens que nous avons cultivés autant qu’il révèle ceux que nous avons laissé mourir ;  on ne nait pas seul, on le devient.  

JOUER

Au départ des deux perspectives de Tesson nous trouvons donc cinq dimensions au confinement : le territoire, la germination, l’imaginaire, le corps et les relations. 

Voilà : ce sont elles qu’il nous faut « confinir ». Ce sont ces dimensions qu’ils nous faut assumer, faire vivre et épanouir ensemble.

Ce n’est pas simple. Car si nous ne pouvons pas nous abstraire de l’une ou l’autre de ces dimensions, il peut être difficile de les déployer correctement ensemble. Par exemple, nous n’échappons pas à notre corps et à ses exigences, ni aux mots et à l’imaginaire qu’ils ouvrent.  Mais au terme d’une journée à gendarmer dans les relations familiales, nous n’avons peut-être plus de force pour nous exercer ou voyager en livres.  

Malgré cela, sans sous-estimer le poids du quotidien, nous pouvons confinir.

Il nous suffit de faire avec le vide, avec l’espace entre les dimensions, avec l’énergie vitale qui y circule. Nous ne sommes jamais tout à fait bloqués ou saturés. Nous pouvons le croire. Mais c’est inexact : tant que nous vivons, nous respirons. Et nous respirons par le mouvement de nos poumons comme par celui de notre esprit.

Autrement dit, nous pouvons toujours explorer les marges de manœuvre et exploiter les possibilités de choix parce qu’il y a du jeu : jeu, au sens de l’intervalle qui permet aux éléments de bouger, tel le jeu d’une porte ; et jeu aussi au sens de l’activité ludique par laquelle, dans le cadre de contraintes, on peut s’amuser, inventer, créer, répondre au grand jeu du monde.

Finalement, c’est peut-être là que le confinement nous amène, à cette question décisive : comment jouer ? Comment faire, individuellement et collectivement, aujourd’hui et demain, pour articuler nos territoires, germinations, imaginaires, corps et relations pour que nos existences confinées soient plus ou moins viables, agréables, fécondes ?

Ainsi exploré, le confinement n’apparaît plus du tout comme une parenthèse faite de conditions extraordinaires. Il est, au contraire, le moment de vivre notre condition humaine toute entière et ordinaire. Confinir, plutôt qu’être en confinement, ce serait, simplement, apprendre à vivre.

 

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[1] Sur France Inter, le vendredi 20 mars

[2] Tesson, P. (2011). Dans les forêts de Sibérie. Paris : Gallimard

[3] Marc Aurèle. (1992). Pensées pour moi-même (F. Vervliet, Trad). Paris : Arléa, p. 123.

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