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ÉLOGE DE LA ‘MITEZZA’

En réfléchissant hier sur la ‘mitezza’, une vertu de la relation, le philosophe Bobbio éclaire un engagement possible dans le commun d’aujourd’hui.

17 Déc 2020

« La politique n’est pas tout. L’idée que tout est politique est simplement monstrueuse. » 

Lorsqu’il écrit ces mots en 1996, Norberto Bobbio approche des 90 ans. Figure majeure du débat intellectuel en Italie, ce n’est pas un individualiste hostile à la chose publique ni un homme désabusé. Au contraire : résistant pendant la Seconde Guerre mondiale, il a consacré toute sa vie à la réflexion politique et en particulier à la démocratie. Engagé à gauche, il a dialogué avec les communistes sans adhérer au PC, a défendu le libéralisme tout en refusant la troisième voie au nom de la valeur cardinale de l’égalité [i].

Cette réserve envers la politique se trouve dans un article consacré à l’éloge de la ‘mitteza’[ii], une vertu dont la compréhension peut être particulièrement éclairante aujourd’hui.

Après avoir situé sa réflexion dans une tradition d’étude des vertus, Bobbio justifie son choix du terme. Il le tire de la vulgate latine de l’évangile de Matthieu (5,4) : « Beati mites : quoniam ipsi possidebunt terram »[iii],  soit « Heureux ceux qui sont doux, car ils recevront la terre en héritage ! »[iv]. Le ‘mites’ latin est souvent traduit en italien par ‘mansueti’, correspondant à notre ‘doux’. Pourtant, Bobbio préfère traduire par ‘mite’ et sa famille : ‘mitezza’, la vertu caractéristique du ‘mite’et ‘mitigare’, le verbe qui signifie atténuer, alléger la rigueur d’une loi ou la sévérité d’une peine. Justifiant son choix, il indique que la ‘mitezza’ est plus profonde que la ‘mansuetudine’, qu’elle est active et non passive, sociale et non individuelle. Afin de conserver cette connotation active et sociale, absente peut-être des termes ‘bonté’ ou ‘mansuétude’, la traduction française de Bobbio garde ‘mitezza’.

La dimension sociale de cette vertu est cruciale. Car, dit l’auteur, si la mansuétude est un état d’âme de l’individu, la ‘mitezza’est au contraire un état d’âme qui ne rayonne qu’en présence d’autrui. C’est une puissance qui consiste à « laisser l’autre être lui-même ».

Après ce passage sur les mots et la définition générale, Bobbio précise la notion. 

D’abord, il avance que la ‘mitezza’ fait partie des vertus faibles et non des vertus fortes. Ces dernières « sont typiques des puissants », de « ceux qui ont charge de gouverner, diriger, commander, guider ». Elles comptent le courage, la fermeté, la bravoure, l’audace, l’indulgence. Face à elle, « il y a des vertus comme l’humilité, la modestie, la modération, (…) la décence (…) la douceur et la mitezza qui sont le propre du particulier, de l’insignifiant, (…) de la personne qui passe inaperçue, qui ne laisse aucune trace dans les archives, où seule doit être conservée la mémoire des personnages et des faits mémorables. »

Ensuite, Bobbio distingue par opposition. La ‘mitezza’ est le contraire de l’arrogance, de la morgue, du despotisme qui sont des vices politiques. C’est donc une vertu impolitique, en ce sens qu’elle se refuse à entrer dans le jeu de rapports de force, de la domination et de la violence, de la séparation des vainqueurs et des vaincus.

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Nous savons que les liens qui nous unissent imposent de résister à la tentation du retrait

Il distingue encore par analogie. Le ‘mite’, en refusant le combat, pourrait être pris pour un soumis. Mais il ne l’est pas, car le soumis renonce à la lutte par faiblesse ou résignation, alors que lui « refuse la bataille destructrice de vie par aversion, par sentiment de la vanité des objectifs poursuivis, par dégoût profond des biens qui excitent la cupidité ». Il n’est pas non plus le docile avec lequel on pourrait le confondre, puisque celui-ci accepte les règles du jeu de la compétition quand lui y échappe. Dès lors que le ‘mite’n’est pas en compétition, il ne sera pas sujet à l’offense ou à la rancœur. C’est un homme tranquille, qui pour être en paix avec lui-même doit être en paix avec les autres, un homme joyeux au sens où l’entend Spinoza : celui qui se réjouit de passer d’une moindre à une plus grande perfection.

Enfin, Bobbio distingue par complémentarité. D’une part, la ‘mitezza’ suppose en amont la simplicité qui permet de se garder des obscurités et ambiguïtés inutiles. D’autre part, elle conditionne en aval la miséricorde que l’auteur considère comme un don, une générosité spécifique au monde humain.

On le voit, cette réflexion est précise et nuancée. Cela suffirait à la rendre utile en ces temps de grands vents simplificateurs et outranciers. 

Mais elle est aussi féconde par le chemin qu’elle éclaire. Car si le philosophe jette un regard critique sur la politique, on peut considérer qu’il reste bien dans le politique, dans le champ du collectif. En affirmant et répétant que la ‘mitezza’ est une vertu sociale, une vertu de la relation à l’autre et non tournée sur l’individu, il souligne la possibilité de vivre et d’agir dans la communauté malgré tout : malgré la violence des rapports de force sociaux ou institutionnels, et malgré la tentation isolationniste de l’individu. 

Une telle perspective est particulièrement précieuse aujourd’hui. Car la crise de la Covid a entraîné tout à la fois une importance accrue des pouvoirs publics et une atrophie de la vie sociale.  En limitant nos libertés, les responsables politiques ont vidé les espaces partagés et réduit notre vie commune, accentuant ainsi nos isolements. Ils confortent de la sorte une tendance déjà à l’œuvre, visible au poids croissant du budget de l’État par rapport au PNB, à l’inflation de lois, d’interdits, et au nombre toujours plus important de personnes vivant seules ou seules avec leurs enfants. 

Dans cette crise, plus que jamais, nous sommes nombreux à nous sentir impuissants et abasourdis devant la politique qui, à certains égards, apparaît comme « simplement monstrueuse ».  Mais nous savons que les liens qui nous unissent imposent de résister à la tentation du retrait. L’ouverture du vieux Bobbio, médiane entre cette fuite et les jeux de pouvoir stériles, peut éclairer un engagement dans le commun. Et l’exigence de sa vertu de ‘mitezza’ peut, si on la prend au sérieux, nous inspirer un certain type d’action. 

 

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[i] En particulier dans un livre de 1994, traduit en français deux ans plus tard Bobbio, N. (1996). Droite et gauche. Paris : Seuil. (Épuisé en français, mais accessible en anglais.)

[ii] L’éloge de la mitezza, article repris dans Bobbio, N. (2004). Le sage et la politique. Paris : Albin Michel, pp. 67 à 98.

[iii] Vulgate en ligne

[iv] Traduction Œcuménique de la Bible en ligne

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