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LA VOIE DU GO

On peut essayer de gagner en tuant, comme aux échecs. Ou en faisant coexister les espaces, comme au go…

24 Dec 2020

Nous sommes embarqués dans des conflits. Ils naissent de divergences de vues, d’intérêts, de volontés. Comme la diversité est une des caractéristiques du vivant, vivre, c’est être en conflit. Héraclite, le philosophe grec du VIe siècle avant notre ère, l’avait indiqué en considérant que le combat est père de toute chose. 

 

LE CONFLIT ORDINAIRE

Aussi est-il étonnant que n’apprenions pas à nous battre. 

Nous ne parlons pas ici de la castagne. Bien sûr, enfant on s’est tous bagarré dans la cour d’école. Ce fut plus ou moins, selon les tempéraments, les âges et les traditions familiales – « pas de ça chez nous… » ou « fais-toi respecter ! ». Nous étions tous de joyeux amateurs, et passé un certain âge nous avons habituellement rangé nos poings et griffes. Régler les désaccords professionnels à la baffe n’est pas admis, et la prise de col en Assemblée Parlementaire est si inusitée que, lorsqu’elle se produit, elle fait aussitôt la Une.  

Nous ne parlons pas non plus de la violence collective, qu’il s’agisse de la guerre ou de la délinquance en bande organisée. Là, il y a bien apprentissage progressif, systématique, ritualisé même. Que cela passe par une académie militaire ou la cave d’un immeuble glauque, il y a initiation et transmission. Les militaires, prenant appui sur les historiens, ont même développé une discipline et une littérature de « l’art de la guerre ». Mais ce sont là des activités et savoirs de minorités, ne concernant pas la plupart d’entre nous.

Ce dont il s’agit ici, c’est du combat ordinaire et massif : avec nos voisins, concurrents, collègues, amis, parents, avec nous-mêmes…  Et, celui-là, on ne l’apprend pas. Oui, il y a bien, en prévention des conflits, notre dressage à rester chacun dans notre couloir. Il y a bien, en vue du règlement, quelque dissertation scolaire ou formation psychosociale. Mais le temps consacré à ces apprentissages est dérisoire par rapport à celui investi pour la lecture, l’écriture ou le calcul. De plus, il n’y a pas de large corpus de connaissance structuré avec des logique, grammaire, vocabulaire, travaux pratiques…

L’ÉLÉGANCE DU PETIT POINT

Un des premiers chapitres d’un tel corpus pourrait être la distinction entre deux grandes approches du conflit : la voie des échecs, ou celle du go.  Tous deux sont des jeux de combat qui nécessitent calculs stratégiques et tactiques ; ils se jouent à deux, avec des pions de deux couleurs, sur un plateau. Pour le reste, les différences sont considérables. 

On connaît les échecs, qui se pratiquent sur un échiquier de 8 X 8 = 64 cases, 32 noires et autant de blanches. Chaque joueur dispose de 16 pièces noires ou blanches, toutes posées en début de partie et qu’il déplace au fil du jeu, de case en case. Les pièces sont de forces et valeurs différentes. Elles ont des mouvements différents, ce qui entraîne plusieurs dizaines de règles[i]. Le nombre théorique de parties différentes possibles est de 10120. Quant à la finalité, il s’agit de tuer l’adversaire ; l’expression « échec et mat » que l’on prononce lors du coup vainqueur vient de l’arabe « al cheikh mat », « le roi est mort ». Pour arriver à cette fin, on enlève les pièces adverses. 

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Au go, l’élégance consiste à gagner avec une très faible avance territoriale, idéalement un seul petit point.

On connaît moins le go, jeu asiatique millénaire populaire en Chine, au Japon ou en Corée. Il se joue sur un « goban », planche presque carrée où 19 lignes horizontales et 19 verticales se croisent. Un joueur dispose de 181 pierres noires, l’autre de 180 blanches. Les pierres sont toutes identiques, ce qui réduit le nombre de règles à sept[ii]. Il y a 10600 parts théoriquement possibles. En début de partie, le plateau est nu. La finalité du jeu consiste à élaborer progressivement des territoires, des espaces vides délimités par des chaines de pierres que l’on pose au fur et à mesure. On les place sur les points de croisement des lignes, et non dans les cases. On peut capturer des pierres adverses en les entourant complètement, sans plus leur laisser aucune liberté. Le vainqueur est celui qui a le territoire le plus grand. Un système de handicaps – des pierres déjà posées – permet d’équilibrer les parties entre joueurs de niveaux différents. L’élégance consiste à gagner avec une très faible avance territoriale, idéalement un seul petit point.

 

UNE SAGESSE POUR PARTENAIRES

Il existe dans l’Histoire une poignée d’hommes politiques qui sont reconnus comme sages. Ainsi en est-il de Marc-Aurèle[iii], empereur romain, Montaigne[iv], maire de Bordeaux et intercesseur dans les guerres de religion françaises, ou Gandhi[v], père de l’indépendance indienne. À les lire et à observer leurs pratiques, on peut considérer qu’ils s’engagent dans le conflit comme des joueurs de go et non d’échec. 

Car ils visent à disposer d’un espace tout en reconnaissant le droit de l’adversaire à disposer du sien. Ils cherchent à bâtir des jeux équilibrés, à négocier avec l’autre et non à le détruire. Ils agissent suivant des règles simples et transparentes. Le nombre de leurs parties possibles est d’autant plus grand qu’ils jouent sur un terrain vaste : pas seulement politique, mais élargi par des dimensions morale et spirituelle, par une exigence de nuance et par un sens de l’ambiguïté.  Pour arriver à leurs fins, ils réunissent des hommes qu’ils considèrent comme fondamentalement égaux. 

C’est dans cette perspective du conflit équilibré que l’on peut comprendre, par exemple, la grande attention portée par Marc Aurèle au contre-pouvoir du Sénat, les démarches de Montaigne pour un dialogue des factions, le paradoxe de la désobéissance civile de Gandhi qui reconnaît la loi britannique tout en la refusant.

APRÈS LA MARÉE, TENTER

On peut penser que le temps est venu de tenter cette voie du go. 

L’épidémie de Covid, cela fut assez dit et écrit, a souligné la clarté de l’interdépendance : nous sommes tous embarqués dans la même aventure. Mais la crise n’a fait que jeter un grand voile pudique sur les conflits. Ils sont toujours là. Et on peut supposer qu’ils vont réapparaitre sitôt que la marée descendra : dans le champ social, avec l’augmentation de la précarité et de la pauvreté, et entre communautés, où le conflit sera notamment avivé par la question sociale. 

Comme beaucoup retrouveront leur ‘business as usual’, nous pourrons reprendre notre ‘conflict as usual’. Embarqués dans le jeu social, nous avons des adversaires. Nous pourrons de nouveau les considérer comme des ennemis, de classe ou de religion par exemple. Ou bien, nous pourrons les considérer comme des ‘partenaires’, ceux avec qui nous avons quelque chose à ‘partager’.

Utopie ? Si nous avons été capables de partager des problèmes et des restrictions, pourquoi ne serions-nous pas capables de partager aussi des richesses et des solutions ?

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[i] Règles en ligne sur http://www.echecs.asso.fr/LivreArbitre/110.pdf

[ii] Règles en ligne sur https://www.jeudego.org/_pdf/regleGoCourte.pdf  

[iii] Abordable et gratuit en Kindle dans la traduction de Frédérique Vervliet

[iv] Accessible dans la version en français contemporain de Lanly, et croustillant mais ardu dans le texte du XVI mis en ligne par l’université de Chicago, tout gratuit aussi !

[v] Pour commencer, son autobiograhie en français, et pour suivre ses 50.000 pages en libre accès en anglais.

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