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Écrire à un ami

Vialatte, maître en chronique, disait que l’on n’écrit bien qu’en s’adressant à une personne en particulier. L’ami P. est mort, mais ceci est fidèle à nos échanges.

SPHÈRES DE CONNERIE

Ducond Ducont, Dieu et la question contable

 

5 Jan 2021

Cher P,

2020 aura, me semble-t-il, été un fort bon cru en matière de connerie : imagination complotiste, politique sans politique, et bien sûr fulgurances de collègues philosophes (mis à l’honneur par Monsieur Phi).

Oui, je sais, tu n’aimes pas quand je parle de la connerie, car rapidement je dévie, dérape et m’emporte en parlant des cons. Les cons ! Comment faire avec les cons ? C’est plus fort que moi, ça me travaille, me chipote, me hante, ça doit certainement être en rapport avec la profondise de ma moititude. Parce que bien sûr, derrière, il y a une autre question : comment éviter d’être con ? Et, par ricochet, être aveugle, sourd, injuste. Reconnais-le, voilà un sujet aussi passionnant que délicat… Nous en devisions encore il y a quelques jours avec mon ami B, échangeâmes nos questions, errances, sources.

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Parmi ces dernières, je ne puis que te conseiller le délicieux ouvrage sur la Psychologie de la connerie en politique[i]. On y trouve notamment un concept crucial : « le con sphérique ». C’est celui qui est toujours con, quel que soit le point de vue d’où on le regarde[ii]. Une telle notion séduit d’emblée. Car, chez chacun de nous, elle est certifiée par des souvenirs comiques ou douloureux, qui nous remontent aussi sûrement que les larmes sous l’effet de l’oignon. Puis, au fil des pages, la ladite notion s’esquisse et éclaire diverses dimensions de connerie.

Une première dimension est relationnelle. Le con, c’est celui qui te prend pour un con. Il te snobe, éprouve un sentiment de supériorité à toute épreuve, ne s’intéresse pas à toi, en fait ne s’intéresse qu’à lui. Il s’inscrit donc dans le dialectisme desprogien de « l’ennemi est con, il croit que c’est nous l’ennemi alors que l’ennemi c’est lui », mais le dépasse dans un monolectisme satisfait.

Ensuite, il y a la dimension cognitive. Le con, c’est celui qui sait, toujours, assurément. Il a pour cela une recette infaillible : s’appuyer sur des préjugés. De la sorte, il évite l’erreur de jugement. Qu’importe la réalité, la nuance, l’ambiguïté. Tout ça on s’en tape, c’est pour les nazes, heil haut, heigh-ho, on rentre du boulot.

Et puis, décisive, il y a la dimension existentielle. Ou plutôt anexistentielle (avec ‘âne’ privatif). Car le con n’existe pas. Il est. Sans aucun devenir, sans remise en question, coulé dans le marbre de la certitude et gravé dans le bronze de l’inattaquable silence, amen.

Formidable, nous voilà rassurés, le con est circonscrit. 

Sauf que. C’est plus compliqué que ça. Le con n’est pas toujours celui qu’on croit, et, je dirais même plus, celui qu’on croit n’est pas si con.

Ainsi, franchement mon P, elle ‘est pas con cette bafouille ? Parce qu’en fait, sous sa flatulence lexicale, que dit-elle simplement ? Que le con est celui qui se croit au-dessus des autres. En surplomb. Aïe… : toute réflexion tente d’être en surplomb. Alors qui dit que j’suis pas con, là ? Une formulation interrogative suffit-elle à me sortir de la zone rouge de la contradiction performative ? On se souvient de la filouterie de ce vieux Montaigne qui se demande : « que sais-je ? ». Certes, la question lui évite une affirmation risquée du savoir de son ignorance ou de l’ignorance de son savoir. Mais bon…

Et p’is, ‘ y a la fichue connerie politique. Je vous l’accorde mon brave, au terme de cette année plus que jamais, il est difficile de ne pas avoir le sentiment qu’un certain nombre de nos élus se comportent comme de fieffés cornichons. Ce ne serait pas par hasard. Selon un docte savant[iii], la politique, par sa capacité d’altération du jugement, rendrait con. Parce que la lutte pour conquérir le pouvoir puis le garder détournerait de l’attention aux autres, à ce qu’ils pensent, sentent, souhaitent, bref, les déshumaniserait. Que cette bagarre conduit à une forme de jouissance, d’optimisme, de perception abstraite et idéalisée. Et que cela révèle le meilleur, mais aussi le pire de soi. 

Or il apparaît que c’est, justement, cette connerie-là qui permet l’action. C’est grâce à l’abstraction que le responsable politique peut s’occuper du collectif, réfléchir aux flux des trajets de tous plutôt qu’au parcours de chacun. Et c’est en ignorant notre capacité de refus, en imaginant notre docilité qu’il peut penser que sa décision aura de l’effet. Donc, il la prend, et en effet ça fait de l’effet, fût-ce un autre que celui auquel il pensait. La connerie, conclut le docte, est parfaitement adaptée à certaines circonstances de choix.

Aussi, ne pourrait-on considérer qu’il y a, plutôt qu’une connerie sphérique, des sphères de conneries ? Des domaines différents dans lesquels les critères varient ? [iv] La connerie serait alors l’inadéquation d’un type de relations et de jugements dans un champ, alors que c’est adapté dans un autre. Un scientifique rigoureux et pédagogue n’est pas con lorsque, face à un étudiant dont le savoir approche du zéro absolu, il lui dit qu’il n’y connaît rien. Par contre, s’il me jette un tel verdict à la figure autour de la dinde familiale, il gagne ses galons de crétin. Le ministre qui traite son fils comme un électeur a le même grade.

Alors quoi ? Sommes-nous plus avancés ?

Peut-être… Car cette fragmentation permet de sauver le savoir, sa supériorité sur l’ignorance, d’échapper au doute systématique qui rend fou. Et car elle nous aide à faire, un peu, avec les cons. À leur reconnaître la possibilité du clair-obscur, de la connerie à temps partiel ; c’est moins insupportable.

Par contre, cela ne nous dit pas comment échapper soi-même à la connerie. On pourrait déduire qu’il faut se mettre à l’abri de certaines sphères propices à la bêtise. Mais, sauf à devenir ermite, on n’échappe pas aux relations qui sont l’inévitable terreau du mal. Ou alors, comme ce bon Michel encore, peut-être faut-il se garder une arrière-boutique, un jardin secret solitaire où l’on se protège de la contamination ? Sauf que cela n’empêche pas la schizophrénie, ou à tout le moins le grand écart possible entre comportements de bon camarade joueur de bowling ou connard de première dans l’univers professionnel. 

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À vrai dire, je ne vois plus qu’une solution : me tourner vers Dieu. Ou plutôt, n’ayant pas sa ligne directe, vers Buber qui parle de Dieu. Dans le cadre de sa réflexion liée à la traduction de la Bible, qu’il porte entre les années 1920 et ‘50, il étudie notamment cinq psaumes. Il s’appuie sur eux pour clarifier la différence entre l’agir juste et injuste. Au bout de son cheminement, il conclut que l’opposition entre ceux qui ont le cœur pur et les autres n’est pas une question d’état. « La pureté du cœur est une situation de l’individu (…) Les « hommes bons » n’existent pas. Mais il existe le bien. Le bien, dit le psalmiste, c’est s’approcher de Dieu. Il ne dit pas que ceux qui sont proches de Dieu sont bons. En revanche, il appelle méchants ceux qui sont éloignés de Dieu. Dans le langage de la pensée moderne, cela signifie qu’il y a des hommes qui ne prennent pas part à l’existence, et qu’aucun homme cependant ne possède l’existence. On ne peut la posséder ; il est seulement possible d’y avoir part. On ne repose pas dans le sein de l’existence, on ne fait que s’en approcher » [v]. En irait-il de même avec la connerie ? Les hommes cons n’existeraient pas. Être con ne serait pas un état. Et l’esprit pur, comme le cœur pur, ne pourrait être que l’esprit qui prend part, s’approche sans posséder ni reposer. On reviendrait ainsi à la dimension existentielle. Tout ça pour ça… C’est con.

Cher P, quelques jours avant de mourir, tu m’écrivais que lors de notre dernière rencontre tu m’avais trouvé moins connophobe qu’à l’accoutumée. Tu t’en réjouissais et m’encourageais à suivre une voie tolérante, néanmoins autocritique. Depuis, chaque année, quand vient le temps du sapin et des jours qui s’allongent, je fais un bilan contable pour répondre à une terrible question : ai-je été digne de ton vœu ?

[i] Marmion, J-F. (2020). Psychologie de la connerie en politique. Auxerre : éditions Sciences Humaines.

[ii] Dans le texte de Patrick Lemoine, psychiatre et docteur en neurosciences, p. 36.

[iii] Dans le texte de Laurent Auzoult, Professeur de psychologue sociale à l’université de Bourgogne, p. 61.

[iv] Merci à Monsieur Walzer et à ses Sphères de justice.

[v] Buber, M. (2012). Le juste et l’injuste. Paris : Hermann Éditeurs, p. 66.

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