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Par où passer pour vivre avec  sagesse ? Cherchons dans les mots, ceux qui définissent des notions,  qui racontent des histoires,  ceux d’occident  et d’orient.

LA JOIE BOTANIQUE

Bientôt, nous retrouverons nos libertés de mouvement et de contact. Qu’en ferons-nous ? Et si on essayait la joie ?

22 Jan 2021

2020 aura été une année étrange et inédite. L’une des raisons tient à ce que la dimension relationnelle de notre existence est réapparue dans toute son importance, alors même que nous étions plus isolés que jamais. Nous avons été solitaires pour être solidaires. À l’inverse, naguère nous vivions souvent en contact sans pour autant avoir de conscience ou perspective communautaire. 

Dans quelques mois, nous devrions retrouver nos libertés. Allons-nous repartir comme s’il ne s’était rien passé ? Nous engouffrer de nouveau sur des chemins avant tout individuels, familiaux, amicaux ? Ou bien, ensemencés par l’expérience actuelle, plongerons-nous dans le collectif, ferons-nous bouillir les projets associatifs et les débats politiques ? 

UNE VIE BONNE DANS UN MONDE MAUVAIS

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Cette alternative fait écho à une question du philosophe Adorno, reprise par Judith Butler : peut-on mener « une vie bonne à l’intérieur d’un monde dans lequel la bonne vie est (…) interdite au plus grand nombre » [i], vivre bien quand les autres vivent mal ? Adorno répond par la négative, considérant que l’on ne peut définir une conduite éthique sans prendre en compte les relations et situations sociales. Autrement dit, on ne peut séparer la morale de la politique, le bien du juste. 

Butler, s’inscrivant dans cette voie, enracine notre solidarité dans une vulnérabilité fondamentale et commune. « Aucune créature humaine, écrit-elle, ne subsiste sans la dépendance d’un environnement qui lui assure une assistance, des formes sociales de relations, des formes économiques qui supposent et structurent l’interdépendance.[ii] » Étant donnée cette « condition vulnérable », la vie de certains peut être niée par des exploitations et oppressions. Il y a inégalité de la précarité. Une vie bonne ne sera possible qu’à condition de résister à ces négation et inégalité. L’enjeu : une vulnérabilité viable pour tous.

L’action commune trouve son sens dans la possibilité du bien-être de rapports féconds avec les autres, la nature, soi-même. Ce bien-être n’est pas explicitement politique. Mais il nécessite un engagement dans le collectif.

La densité de décès dans les maisons de retraite pendant la pandémie de Covid peut nous faire comprendre, mieux qu’en temps habituels, cette position viscéralement solidaire. Car il apparaît évident que la mort des vieux parqués dans les maisons de retraite est un scandale. Alors qu’ils ne comptent que pour une minorité des ainés, ils représentent la majorité des morts. C’est donc bien la vulnérabilité qui les a tués, la faiblesse de leur autonomie ou de leur tissu relationnel. S’ils avaient vécu chez eux ou dans leur famille, ils se seraient protégés ou auraient été protégés par la fraternité et l’amour qu’une institution ne peut créer. Au contraire, ils se sont retrouvés dans des lieux sujets à la contamination massive.

MAUVAIS, VRAIMENT ?

Pour autant, on peut se demander si la position d’Adorno/Butler, et avec elle la fièvre de tous les militants présents et à venir, ne rate pas quelque chose.

Tout d’abord, il est aujourd’hui discutable que la vie bonne soit interdite au plus grand nombre. Oui, il y a partout l’asservissement d’êtres humains, des naufrages sociaux, psychologiques et existentiels, une paupérisation et marginalisation de minorités importantes. Il ne s’agit pas de minimiser leur importance factuelle, morale et politique[iii]

Mais n’est-il pas important de les mettre en regard de l’amélioration des conditions de vie ? À travers le monde, les évolutions en matière de pauvreté, santé, éducation, logement, violence, bonheur, respect des droits… sont très globalement et largement positives[iv]. N’est-ce pas sur ces progrès qu’il faut prendre appui pour agir, et non sur leur ignorance ? 

TOUT N’EST PAS POLITIQUE

Ensuite, il est également discutable que le bien et le juste soient inséparables et que, dès lors, la politique fonde toute notre vie. Par exemple, lorsque nous produisons, nous ne sommes pas nécessairement pris avant tout dans l’éclairage du juste. Certes, l’ébéniste qui fait son meuble, la chimiste à sa paillasse, la caissière qui nous sourit ou le toubib qui nous soigne n’existent pas hors sol. Au contraire, ils sont bien inscrits dans une société avec ses rapports de force. Mais ils cherchent avant tout à créer quelque chose de beau, à bien faire leur travail, pas juste un travail ni nécessairement un travail juste. 

Dans sa réflexion sur la mitezza, Bobbio qualifie cette vertu relationnelle d’« impolitique ». Et il indique que c’est pour cette raison qu’elle l’intéresse. Car « la politique n’est pas tout. L’idée que tout est politique est simplement monstrueuse. » [v]

So what’ ? Frappé par la révélation collectiviste de la Covid, allons-nous plonger dans l’action pour changer ce monde mauvais, ou nous garder de ce grand saut puisqu’il y a de la vie désirable et acceptable hors de la lutte ? Et s’il existait un chemin qui réunit les deux voies ?

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LA JOIE BOTANIQUE

En janvier 1944, alors que la guerre bat encore son plein et que Londres est en ruine, Georges Orwell écrit un article où il fait l’apologie des rosiers : pour six pences on peut acheter une espèce qui vous surprend, fleurit, grandit, rampe comme nulle autre ou donne avec largesse. Une lectrice s’en offusque et dénonce une trivialité, une « nostalgie bourgeoise ». Orwell, qui avait fait la guerre d’Espagne au côté des communistes anti-staliniens, qui avait vécu avec les SDF à Paris, avec les mineurs de Wigan pour pouvoir comprendre et témoigner de leur condition, répond que l’amour des fleurs est une des « caractéristiques remarquables » de la classe ouvrière de son pays. Il rappelle ainsi à l’essentiel et à la décence ordinaire : tout combat puise son sens dans le plaisir de vivre[vi].

Plutôt que d’opposer le privé, où nous nous sommes progressivement isolés depuis des années, et le commun, qui vient de nous sauter à la gorge, il nous faut articuler les deux.  L’action commune trouve son sens dans la possibilité du bien-être de rapports féconds avec les autres, la nature, soi-même. Ce bien-être n’est pas explicitement politique. Mais il nécessite un engagement dans le collectif. Car les rapports harmonieux sont toujours menacés par les mécanismes et les acteurs de l’oppression, de l’exploitation et de la bêtise assassine. Pareille bêtise est une menace réelle et sérieuse : nos 20.000 morts de la Covid le prouvent.

Un appel à la danse du privé et de l’engagement peut paraître abstrait. Il n’en est rien.

D’abord, parce que cette danse est un exercice très concret : celui de la joie. Dans les pas de Spinoza et Misrahi[vii], on peut définir la joie comme un sentiment d’accomplissement. Celui-ci n’est pas spontané, mais consiste en un mouvement de progression fondé sur la réflexion qui nourrit l’autonomie, les relations constructives, la créativité. C’est donc un seul et même processus qui réunit le soin de soi, des autres et du monde. Il nécessite attention et pratique, notamment afin d’affronter les douleurs et le tragique qui perdurent.

Ensuite, parce que les prochains mois seront l’occasion d’un renouveau. Pas d’un « monde d’après » parfaitement illusoire, mais d’un nouvel élan. Comme un printemps. En mars, les rosiers ne changent pas de place, mais ils bourgeonnent. 

Telle la plante à six pences, il va nous falloir utiliser la montée de sève post-covid : nous y abandonner, mais avec discernement ; chacun, mais ensemble ; ne pas rater l’occasion d’agir, mais sans nous perdre dans l’agitation. Bref, voici venu le temps de la joie botanique…

 

[i] Butler, J. (2014). Qu’est-ce qu’une vie bonne ? Paris : Payot & Rivages, p. 57. Texte de son discours prononcé lors de la réception du Theodor W. Adorno Preis

[ii] Opcit, p. 91.

[iii] Il suffit pour s’en convaincre de musarder sur https://ourworldindata.org/human-development-index et sur https://www.gapminder.org

[iv] Des travaux comme ceux de Bruss’Help, Paroles données, paroles perdues, ou de L’encyclopédie des idées reçues sur la pauvreté permettent de garder la réflexion enracinée dans le point de vue des personnes et une perspective pluridisciplinaire. 

[v] Bobbio, N. (2004). Le sage et la politique. Paris : Albin Michel, p. 85.

[vi] Article « As I please » 8 du 21/01/44 

[vii] Notamment Misrahi, R. (2019). Plaidoyer pour un autre bonheur. Lormont : Le bord de l’eau. 

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