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Écrire à un ami

Vialatte, maître en chronique, disait que l’on n’écrit bien qu’en s’adressant à une personne en particulier. L’ami P. est mort, mais ceci est fidèle à nos échanges.

VIVE LE HASARD !

Quand Mallarmé et mal arrimé sont sur un bateau…

 

1 Avr 2021

Cher P.,

« Un coup de dé jamais n’abolira le hasard », écrit Mallarmé.

Bon sang mais c’est bien sûr ! Ce n’est pas parce que tu es un king que tu fais double six, pas à cause d’un petit deux que tu es un naze : tu as du bol ou pas de pot, c’est le hasard. Le hasard, il est là, ici, sans cesse. 

Alors mon P., en lisant les nouvelles aux petits matins, j’en vins à me poser une question : pourquoi donc cette comédie de la maîtrise nous dégouline-t-elle de partout en ces temps de hautes peurs et basses lucidités ? En particulier, outre notre gavage de statistiques quoticovidiennes, un truc m’a intrigué, chipoté, voire carrément escagassé.

TARIFER L’ACCIDENT

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Cette année, les responsables de la course à la voile du Vendée Globe nous ont donné un bel exemple de mise en conserve de l’aventure.

Je ne sais pas si tu as suivi l’histoire… 

Trois semaines après le départ de la course, le bateau de Kevin Escoffier a sombré. Ses fraternels concurrents, qui étaient à distance raisonnable, se sont détournés de leur route pour venir lui sauver la vie. En remerciement de ce détour, les marins chercheurs ont reçu des heures de bonification. Celles-ci étaient négatives, et déduites de leur temps final. Cela a permis à Yannick Bestaven, troisième mais bonifié, de bruler la politesse à Charlie Dalin, premier arrivé. Malgré les heures bonus, Jean Le Cam, le sauveur, reste sur la quatrième marche du podium et devient le premier des cœurs.

Brillant raisonnement :

  1. Par hasard, l’un ou l’autre se trouve a portée d’homme en détresse ; 
  2. La solidarité viscérale des marins, et l’article premier du règlement international de course à la voile, dictent qu’« un bateau doit apporter toute l’aide possible à toute personne ou navire en danger » [i] ; 
  3. Donc, on paie celui qui a assumé l’impératif moral inconditionnel dans le cadre d’une situation liée aux aléas de l’immensité océanique, du caprice des éléments et de l’irrésolu de la vie. 

Quelque chose m’échappe, ou l’assureur Séraphin Lampion a piqué la vedette au Capitaine Haddock ? 

Franchement, à tarifer ainsi l’accident, les marins m’ont marri[ii]. D’autant plus que, lorsque je fis part de mon indignation à l’un ou l’autre d’entre eux, la réponse fut unanime : « mais non, ça se comprend… Pourquoi ne pas contrebalancer le hasard ? » Et bien, Messieurs, parce que ça ne se compense pas ! C’est impossible, absurde, mensonger. On peut faire croire que…, vaguement, parce qu’il y a 200.000€ à gagner et un grôôôs événement médiatico-marketing[iii]. Mais c’est du flan, et vous êtes mieux placés que quiconque pour le savoir.

Certes, vous n’êtes pas engagés dans la course par hasard, mais bien par passion et ténacité ; certes vous n’êtes pas à tel point précis de longitude et latitude par hasard, mais bien par calcul. Pourtant vous expérimentez quotidiennement que vos vies dépendent d’un rien qui échappe à toute maîtrise, un vent qui éternue, un ajut qui lâche, un palan bloqué, un dauphin neurasthénique encastré dans votre hélice, … un compagnon en détresse ! En fait, ce n’est pas sur la mer que vous naviguez, mais sur le hasard !! Et d’ailleurs, nous aussi !!!

STATISTIQUE EXISTENTIELLE

Face à l’incompréhension de mon énervement, je ne vis plus qu’une solution : guérir le mal par le mal, prouver à coup de chiffres. Et j’ai – oui, je sais, c’est grotesque et fallacieux -, mesuré la chance que j’avais de vivre la vie que je vis.

Comment ? En partant des probabilités d’être confronté aux faits objectifs qui ont eu un impact important sur mon existence. Il s’agit d’éléments dont la fréquence est mesurée pour l’ensemble de la population. Certains sont indépendants de ma volonté, d’autres découlent de décisions personnelles prises dans des contextes donnés. L’exercice est parfaitement bricolé, avec un mélange de sources hétéroclites et approximatives. Les échelles de grandeur n’en sont pas moins correctes.

Faits indépendants de mes choix : être fils unique : 40% ; avoir grandi à la campagne : 50% ; avoir eu une méningite et y avoir survécu : 0,005 % et 90% ; avoir eu la polio et y avoir survécu sans séquelle : 0,06 % et 99,5% ; avoir été veuf à moins de 30 ans et que la mort de l’aimée fût violente : 1% et 0,012%. Faits dépendants de mes choix : avoir fait ces études-là : 1% ; vivre marié, non divorcé, dans une union interclasse : 50%, 75% et 60% ; avoir trois enfants : 8%.

Si je suis qui je suis aujourd’hui, c’est parce que j’ai été fils unique, et que j’ai grandi à la campagne, et que… et que… La probabilité générale de ma vie vient donc de la combinaison des probabilités particulières : 40% x 50% x 0,005% x 90% x …etc. Résultat : 0, 00000000000000012%, soit 1,2 chance sur 1 million de milliards. (Tout ça sans compter la probabilité biologique d’être l’heureux gagnant d’une course d’environ 300 millions de spermatozoïdes compétiteurs).

Chacun peut identifier des faits décisifs dans sa vie et, quand il les aura croisés, il arrivera plus ou moins au même résultat. Car nous avons tous quelques événements peu courant dans nos parcours : telle autre maladie, tel accident de voiture, ce déménagement, cette mort inhabituelle d’un proche… Peut-être que Charlotte arrivera à 4 chances sur 1 million de milliards, Jérôme à 2,3 ou Nathalie à 1,2… À ce niveau, peu importe, on a compris l’idée générale : la probabilité que nous vivions notre vie telle qu’elle se déroule dépend de tant d’événements qui nous échappent, est si improbable que, pour faire bref, nous vivons au hasard.

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C’EST LÀ…

Et c’est là, dans ce hasard, que s’enracine notre liberté d’agir. C’est le hasard de croiser un poteau qui nous fait choisir de passer à gauche ou à droite, le hasard d’être dans le tram lors d’une agression qui nous oblige à choisir entre héros ou salaud. Notre responsabilité, notre moralité s’enracine dans la possibilité née du hasard. 

Et c’est là, dans ce hasard, que s’enracine aussi la solidarité. Car c’est largement le hasard qui nous fait riche ou pauvre, fort ou faible. Oui, d’accord, le ‘mérite’… Mais même Warren Buffet a reconnu qu’il serait tout de suite moins le roi du monde s’il était né dans un village du Kenya, et Sandel vient de tailler un superbe costume au concept [iv]. Nos différences de potentiels, ainsi que l’appel au lien entre nous, existent dans l’espace ouvert par le hasard.

Et c’est là, dans ce hasard, que s’enracinent encore plaisir et bonheur. Car sans la douleur d’un improbable, la brutalité d’un pas de chance, le risque d’un adieu, serions-nous capables, mon P., de nous réjouir de la beauté miraculeuse d’un ciel nuageux, de la joie de la vie avec la grande femme blanche, du flux de notre amitié ?… 

Aussi, n’en déplaise aux assureurs, vive le hasard. 

[i] https://www.ffyb.be/wp-content/uploads/2018/04/RCV_2017-2020.pdf

[ii] Francis Van de Woustyne fait une lecture toute différente, très positive et intéressante, de ces décisions : https://www.lalibre.be/debats/opinions/seul-on-va-plus-vite-ensemble-on-va-plus-loin-601d73467b50a652f7a5f77e

[iii] Un doute ? Le site : https://www.vendeeglobe.org/fr

[iv] Sur les dégâts de la méritocratie : Sandel, M. (2021). La tyrannie du mérite. Qu’avons-nous fait du bien commun ? Paris : Albin Michel. Capsule TED en ligne

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