La fragilisation de la démocratie apparaît dans de nombreux endroits du monde. Mais ça n’arrive pas qu’aux autres. À 7.51, l’indice démocratique de la Belgique est en baisse. Il faut relancer le débat.

Avec un score de 7,51 et un 36e rang mondial, la Belgique a poursuivi en 2020 sa descente dans le classement ‘Democracy Index’. 

Source de ce graphe, de la carte et du tableau : Economist Intelligence Unit

ÉVOLUTION MESURÉE

Cette mesure est établie par l’Economist Intelligence Unit, centre d’études lié à The Economist. Chaque année depuis 2006, l’indice formalise l’état de la démocratie dans 165 États. Il est basé sur cinq aspects de la vie politique : processus électoral et pluralisme, fonctionnement du gouvernement, participation politique, culture politique et libertés civiles. 

Compte tenu de ses scores sur une gamme d’indicateurs, chaque pays est classé dans l’un des quatre types de régime : démocratie totale, démocratie imparfaite ou défaillante, régime hybride, régime autoritaire. 

Depuis 2013, la Belgique est passée sous le score de 8/10 et se trouve ainsi dans la catégorie des démocraties défaillantes, en compagnie de pays comme l’Afrique du Sud, la Malaisie… ou les États-Unis.

Avec ce score, notre pays se trouve en dessous de la moyenne européenne et en dessous du niveau de tous nos pays voisins :

ÉVOLUTION PERÇUE

Cette évolution négative est cohérente avec les données sur la perception de la qualité de la gestion publique. Depuis 1996, la Banque Mondiale mesure cette perception auprès des citoyens, ONG, entreprises… Elle les interroge sur la qualité des services publics, le degré d’indépendance de la fonction publique, la crédibilité des engagements du gouvernement… 

Là aussi, notre score diminue alors qu’il se maintient chez bon nombre de nos voisins.

Source : OCDE. Données initiales WGI.

ÉVOLUTION DÉNONCÉE

Les dysfonctionnements de notre démocratie sont régulièrement exposés et dénoncés. Les rapports de la Cour des Comptes sur la gestion publique sont à cet égard une source précieuse. À un niveau plus général, le dernier rapport d’Amnesty International brosse un portrait sombre de l’année 2020. L’ONG indique que la pandémie de Covid a surtout blessé les populations déjà précaires, et a permis la mise en place ou le renforcement de politiques liberticides. 

La Belgique n’échappe pas à la tendance. En fait, avec une des pires mortalités au monde proportionnellement à la population, l’État n’a pas su protéger ses citoyens. En droit, la légèreté des autorités vient d’être dénoncée par le Tribunal de première instance de Bruxelles qui a jugé insuffisantes les bases légales des mesures sanitaires imposées par le gouvernement.

Il faut toutefois être prudent, et se garder de qualifier trop vite les contraintes d’ « excessives ». D’abord, car la seule façon de limiter une épidémie est de limiter la transmission d’une maladie, donc les mouvements et contacts. Ensuite, parce que même s’il y a eu contrôle policier et verbalisation, ce contrôle a été faible. Un prétendu déficit de liberté ne doit donc pas cacher un réel déficit de démocratie.

DANGEREUSE TENDANCE 

En effet, si la pandémie a compliqué la tâche des élus, elle ne fait que confirmer une dangereuse tendance à la fragilisation de la démocratie qui lui préexistait. 

Dans le monde, l’attaque du Capitole par des partisans de Trump à Washington, la tsarisation de Poutine en Russie, la réélection du Premier Ministre indien Modi qui sape l’égalité des citoyens par une politique à dimension religieuse sont des faits survenus dans la dernière décennie. À eux seuls, ils concernent près de deux milliards de personnes. 

En Europe, la Pologne ou la Hongrie accumulent des faits qui peuvent difficilement être compris autrement que comme des dérives : pressions sur le monde judiciaire, atteintes aux droits des minorités sexuelles, refus de remplir leurs obligations européennes en matière d’accueil des réfugiés…

En Belgique, la vie politique est devenue incompréhensible à bon nombre de citoyens. La complexification institutionnelle incessante depuis des décennies et l’éclatement de l’offre de partis y comptent pour beaucoup. Résultat : une faible densité de décisions pertinentes et une érosion constante de la confiance des citoyens dans les acteurs publics.

COMPRENDRE…

Ce n’était pas mieux avant, et il faut sans cesse rappeler qu’à l’échelle du monde comme de notre pays nous vivons maintenant plus longtemps, en meilleure santé, mieux formés, dans une société où la violence physique est toujours plus faible.

Pour autant, la démocratie n’est pas un acquis. Dans les années 1920 et ‘30, la plupart des citoyens, des politiques et des intellectuels ont été myopes sur la montée du péril totalitaire. Aujourd’hui, ce n’est sans doute pas tant le totalitarisme qu’une forme étrange, et peut-être encore indéfinie, de régime pseudodémocratique qui nous menace. Mais une pseudodémocratie n’est pas une démocratie.

L’histoire ne repasse pas les plats et le propre des régimes est d’évoluer. Aussi, des questions de deux types se posent. Les unes concernent la dérive : quelles sont les caractéristiques nouvelles de cette forme de pseudodémocratie ? D’où vient l’affaiblissement de notre système ? Aurait-on demandé trop à la politique, dont le champ de responsabilité a grossi autant que les budgets des États ? A-t-on ainsi forcé la démocratie, comme on force une charnière par trop de pression ? En Europe, l’essoufflement de la Belgique est-il un signe annonciateur pour d’autres pays, et que peut-on y apprendre ? 

Les autres questions concernent l’essentiel de la démocratie : quels sont les éléments fondamentaux qu’il nous faut à tout prix conserver ? À cet égard, l’analyse du philosophe et prix Nobel d’économie Amartya Sen est éclairante. Selon lui, la démocratie n’est pas un concept strictement européen mais une valeur universelle. En Chine, en Inde ou en Afrique, il a existé et il existe des formes de gouvernement démocratique différentes du parlementarisme moderne.

Les points communs de ces formes sont, toujours : l’organisation d’un débat public libre, la prise en compte de ce débat dans les décisions et leur exécution, ainsi que la nécessité de rendre compte de ce qui a été fait. Si ces éléments sont réunis, il y a démocratie. Peu importe que cela se vive dans la clairière d’une forêt tropicale, une communauté bouddhiste ou un palais de Doges.

… ET RÉAGIR

De nombreux chiffres, faits, signes, impressions doivent nous amener à saisir le risque que nous courrons, collectivement, de perdre de notre liberté commune de décider ensemble de notre existence. L’histoire nous apprend que ce qui a été gagné peut être perdu. Et nos vies nous apprennent que les maladies, les accidents, les déroutes, cela n’arrive pas qu’aux autres.

Aussi, malgré toutes nos déceptions comme citoyens, nos fatigues, nos dégoûts parfois, nous n’avons d’autre choix que de réagir, relancer le débat public ou l’action collective. Avec Sen, nous pouvons penser que « les défauts de la démocratie exigent plus de démocratie, et non pas moins »[i].

Reste à savoir par où commencer…


Cet article est paru en version brève dans le journal L’Écho du 20 avril 2021


[i] Sen, A. (2005). La démocratie des autres. Paris : Payot & Rivages, p. 42.