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Écrire à un ami

Vialatte, maître en chronique, disait que l’on n’écrit bien qu’en s’adressant à une personne en particulier. L’ami P. est mort, mais ceci est fidèle à nos échanges.

BACH TO BASICS

Main gauche, main droite et flux vital

 

29 Apr 2021

Cher P.,

« La perfection, écrivait St-Exupéry, ce n’est pas quand il n’y a plus rien à ajouter, mais quand il n’y a plus rien à retirer. » 

Tu sais combien j’aime ce St-Ex, pour sa liberté, son courage, sa clairvoyance, son engagement du bon côté quand ce n’était pas le plus confortable, pour sa curiosité des mathématiques autant que des murets de pierre qui veinent les collines, sa gourmandise de tout et du reste. Alors, quand il dit, j’écoute et ressasse. Et, une fois encore, il est éclairant.

MAIN GAUCHE

Car hier, en allant cavaler par les bois avec mes nouvelles chosssures orange fluo – formidables armes de destruction massive de la rétine des quidams croisés -, j’écoutais un album chaudement recommandé par une récente gazette. C’est l’adaptation, par un pianiste de jazz, de morceaux de Bach. Oui, je sais, c’est pas sérieux, et c’est gadget, et gnagnagna. Pourtant, j’aime ce mélange. Puisque Bach, et puisque le jazz. Tu me diras, c’est pas parce qu’on aime les escargots de Bourgogne et les cuberdons qu’on doit cuisiner les escargots aux cuberdons. Certes. Toutefois, en l’occurrence, le métissage se tente et peut être bon.

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Quelle ne fut donc pas ma déception en écoutant ce jeune homme et son acolyte. Il m’a semblé que c’était sans émotion, sans style, sans intérêt. Pourtant le gars, dont la discographie est déjà fournie, a du talent. Alors pourquoi ? Pourquoi ce raté, et pourquoi cela marche-t-il parfois ? 

Me replongeant dans d’autres jazzmen qui se sont eux aussi confrontés à Bach, les Jacques LoussierRaphaël ImbertUri Caine et Paolo Fresu ou Édouard Ferlet, il m’a semblé que ceux-ci n’avaient pas cherché à ajouter. (Et la clarté St-Exupérienne fut, Alleluia !) Le jeunot de la semaine, lui, avait collé un xylophone balourd dans les pattes du piano. Du coup, il faisait mumuse avec des arrangements acrobatiques et un dialogue creux, ratait à deux ce que Jean-Sébastien réussissait seul.

Les autres susnommés Bachophiles se sont, par contre, accrochés à la colonne vertébrale du vieux maître : sa rigueur. Et ils ont utilisé sa régularité pour la dépasser. Aussi, ce qui fait la différence entre l’original et la réappropriation féconde, c’est peut-être avant tout le changement de rythme. Et puis la déstructuration de l’habituel, l’audace du presque silence, le swing, bref le glissement. Paradoxalement, l’austérité initiale s’y prête.  

MAIN DROITE

Cette semaine encore, j’ai lu « Un soir au club ». C’est un roman de Christian Gailly, ancien saxophoniste passé des notes aux mots. Il raconte le moment de bascule dans la vie d’un pianiste de jazz repenti, Simon, qui avait eu son succès, ses doutes, avait sombré dans l’alcool. Une femme l’a sauvé. Il a abandonné son instrument, la nuit, son métier, et est devenu plombier. Un jour, un train raté et un client reconnaissant le mènent dans une boite de jazz. Il se met au clavier, rencontre une autre femme et revient à sa passion, replonge. L’écriture est très travaillée, sans moelleux, pure. Certaines pages se reprennent, comme dans un standard où l’on revient à la ligne mélodique lâchée pour l’impro.

C’est amusant comme ce livre répondait aux disques. Car chacun, à sa façon, se coltine à la question de la relance. Comment relancer ?

Forcément, c’est une question qu’on se pose une fois atteint un certain âge. Là, par exemple, à 55, l’année amusante avec deux fois le même chiffre qui dessinent une ligne de crête, comme les deux faces d’une montagne. Ça te laisse imaginer que tu es au col de ta vie. Arrivé à ce point, tu as traversé tous les étages de biotopes, d’abord les prairies à la sortie du village, puis le bois de feuillus, puis les épineux, les alpages, la caillasse. Reste à redescendre et à retraverser les mêmes biotopes d’amitié, d’amour, de travail, de déception et de souffrance, de désir, de plaisir, de joie. 

Mais en fait on peut se la poser à tout âge. Parce que tout au long de nos vies nous arrivons à des croisées où il nous faut décider : tenter ou faire comme d’habitude ? Le choix est ridiculement simple, et à moins d’être suicidaire il n’y a qu’à tenter. Sauf que… On a deux options : cette main droite de Simon, qui va explorer une nouvelle mélodie, ou la main gauche des Bachophiles, celle de la continuité rythmique.

FLUX VITAL

L’option de Simon, c’est la rupture. Tu l’as pratiquée souvent, mon P., en rejouant sans cesse au jeu de l’amour avec de nouvelles femmes, de nouveaux mariages, de nouvelles maisons. Beaucoup le font. Cela me paraît plein de panache, d’audace, de liberté, à l’inverse du « on sait ce qu’on a, on ne sait pas ce qu’on aura » qui vous fait des vies de taupes myopes et déjà enterrées.

L’option Bachophile consiste à tenter plutôt de reprendre, mais sans répéter. Il s’agit de parcourir le monde, l’explorer, et pourtant revenir toujours par exemple dans cette même grange, de ce même village, de ce même lieu de Bourgogne que tu nous as fait découvrir. Il s’agit d’être curieux de tous les êtres, de tous les groupes, tous les milieux, et pourtant de concentrer son attention sur quelques rares amis avec qui on chemine, de poser les yeux et les mains sur une seule femme.  Non pas pour le confort de l’habitude, de l’attendu, mais au contraire pour l’inattendu du glissement. 

Avec ce que tu ignores tu peux être surpris, comme lorsqu’arrive le gâteau d’anniversaire caché à la cuisine. Mais il n’y a qu’avec ce que tu connais que tu es étonné, cet orange chaque soir différent dans un même ciel.

Peut-être l’art de vivre consiste-t-il à prendre l’existence à deux mains, à combiner les deux approches. D’ailleurs, si tu as été droitier avec les femmes, tu as été gaucher avec tes amis et ton boulot ; tu sais que je tente la reprise en amour et amitié, mais romps souvent au travail. 

Et les Bachophiles ont sans doute à nous apprendre. Car les jazzmen qui réussissent à reprendre Bach sont ceux qui l’expérimentent, le mettent à l’épreuve tout en lui faisant confiance, improvisent parfois de nouvelles mélodies dans sa grille, immuable. Ils utilisent donc bien les deux mains et ils reviennent au flux de Bach, même s’ils le bousculent. 

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Ils font alors preuve de fidélité à l’esprit et au message. Dans le motet BWV 227, quand Imbert fait hurler son saxo en décollant des cordes, cela n’a peut-être guère de rapport apparent avec l’original. Pourtant, ce que l’on entend est bien la douleur du cœur souffrant qui attend le Christ, le défi du dragon et de la peur. Ensuite, lorsque le calme revient, c’est bien la rive de la joie qui est atteinte, la joie possible lorsque Jésus se trouve aux côtés du croyant, même dans le chagrin.

Cet équilibre entre reprise et exploration, fondé sur une fidélité, nous interroge : quel est notre propre flux ? Non pas notre identité, cette notion rance tout juste bonne à mettre l’existence en conserve, mais notre flux, vital, basic… Quel est le mouvement qu’il importe de relancer dans notre histoire ? Qu’est-ce qui nous fait bouger, jouir, grandir ? Qu’est-ce qui nous fait vivre, la vraie vie, celle où il n’y a plus rien d’inutile à retirer ?

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