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Écrire à un ami

Vialatte, maître en chronique, disait que l’on n’écrit bien qu’en s’adressant à une personne en particulier. L’ami P. est mort, mais ceci est fidèle à nos échanges.

A PETITS BRUITS

Déconfinement, sentiment océanique, muzique au volant et tempo vital

 

22 Juil 2021

Cher P,

Tu as dans la vie tenté diverses expériences que je n’ai pas faites, puisque nos âges, nos tempéraments, les circonstances. En voici une de plus, que nous aurions pu partager si tu n’avais eu le mauvais goût de mourir précédemment : le déconfinement.

Le déconfinement est une chose si étrange que son mot n’est pas encore reconnu par les correcteurs automatiques. Ainsi apparaît-il souligné en rouge ondulant dans cette bafouille à toi destinée. Il est étrange, car il te révèle que le quotidien n’a, en fait, rien d’habituel. La capacité à rendre extraordinaire l’apparent banal n’est-il pas le propre des réelles expériences ? Par exemple, un verre d’eau après des heures de soif, un fauteuil moelleux après des semaines de rudes bivouacs. Et aussi le réveil au petit matin partagé : elle est là, à côté, le corps encore endormi sous le drap chiffonné et c’est le seul matin qui compte, ou alors qui ne compte pas, qui échappe à toute comptabilité, qui t’unit au lit et à la chambre et à l’univers entier. 

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Un tel sentiment océanique me frappa lorsque nous pûmes retourner sur une terrasse. Ce lieu, banal à nul autre pareil, rassemblement ponctuel et fortuit de divers quidams, prit ce jour-là une dimension jusqu’alors inouïe. Puisque, jusque-là, je n’avais pas entendu. Car je n’avais pas écouté. À la réouverture des cafés, nous avons retrouvé notre bistrot, avons pris une folle eau pétillante et devisâmes, comme si de rien n’était. Sauf que quelque chose était. Nous pensions retrouver notre table, y être de nouveau, encore une fois. Mais non : nous y étions à nouveau, comme une première fois. Qui me l’a dit ? Le brouhaha. À un moment, notre conversation fut en suspens. J’ai fermé les yeux, et j’ai entendu. Tout cet arrière-fond, cet apparent chaos, cet ensemble de flux sonores croisés. Elle est retrouvée. Quoi ? L’éternité. C’est le verre allé avec le phonème.

Aussi, sur la route des vacances, je fus fort ému en écoutant ce barjo de Chilly Gonzales chanter Music is Back.

Lors de cette route, nous avons fait halte chez des amis. Sur une île atlantique : un lieu cocasse, plein de marais salants, de champs de patates et de Parisiens. A ma connaissance, Paris n’est pas en Vendée. Mais peut-être existe-t-il un vingt-et-unième arrondissement secret, ou un jumelage entre l’île susnommée et l’île Saint-Louis, ou alors il y a une grosse délégation annuelle de capitaliens pour vérifier que les têtes coupées de Chouans ne repoussent pas.

Après le repas, nous avons fait une promenade à la plage. Bavardant, puis nous taisant. Nous avons écouté les flots. J’aime les flots. Est-ce le souvenir de cette année passée à vivre à quelques mètres d’un petit port de pirogues, ou peut-être le souvenir du souvenir de Jonasz qui allait en vacances au bord de la mer ? J’aime l’odeur des algues, les cris des oiseaux et, surtout, le dialogue infini du sac et du ressac. Il me semble que l’on peut entendre, là exactement, battre le cœur du monde : systole de la vague arrivée, diastole de son retrait, et puis de nouveau, à nouveau. Elle est bien là, l’éternité, avec ce si vieux monde si jeune. 

Alors, toujours roulant, je fus zému aussi en écoutant la Zazie qui zamais ne rassit et son speed envoutant.

Comme la monotonie de l’autoroute ouvre à la rêverie, cette chanson m’a ramené il y a quelque vingt ans. Nous étions chez le médecin. La grande femme blanche avait un gros ventre. Le docteur y a posé une petite caméra, reliée à un écran, et lors de cette première échographie nous avons vu notre premier enfant. C’était touchant, bien sûr. Pourtant, c’est lorsque le toubib a tourné un bouton que l’émotion fut à son comble : il a mis le son, et on a entendu battre le cœur. Souvent j’avais collé mon oreille à ce ventre, sans rien entendre. Pourtant un petit organe y battait d’un tempo vital, au rythme d’un cheval au galop, d’un cheval fou, débridé, qui allait partir à la conquête du monde et peut-être même de son propre cavalier. 

Nous voilà arrivés au lieu de villégiature. Ce matin je t’écris depuis une terrasse ombragée. Au loin une voiture passe, des enfants rient et font rebondir une balle, quelques petits bruits indiquent que la maison s’éveille. Il y a, aussi, une parfaite odeur de jasmin. Tout à l’heure, elle sera peu à peu remplacée par le chant des grillons.

Je sais que le tonnerre frappe toujours, qu’une partie de la Belgique est sous eau, que dans les rue de France les cris de ressentiment et de haine enflent, que les talibans ont déjà repris plus de la moitié des districts afghans, que… Mais il me semble, malgré tout, voir et sentir un retour à des mouvements de vie moins chaotiques.

Et Lichtenberg murmure : « Quand nous apprenons à porter une plus grande attention à des sensations faibles, elles peuvent nous rendre les mêmes services que les fortes. » [i]

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[i] Billeter, JF. (2014). Lichtenberg. Paris : Allia, p. 64

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