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Vialatte, maître en chronique, disait que l’on n’écrit bien qu’en s’adressant à une personne en particulier. L’ami P. est mort, mais ceci est fidèle à nos échanges.

NINJA COSMONAUTE

Guêpe sous substance, grandes ambitions et reconstruction des luttes sociales…

 

2 Sep 2021

Cher P,

L’autre soir, à la table voisine de la terrasse ou nous célébrions la fin d’une journée de labeur salée, il y avait trois générations : une mère, sa propre mère et sa fillette de 5 ou 6 ans. 

À un moment, la petite partit et se mit aussitôt à virevolter avec une énergie délirante, celle d’une guêpe qui aurait confondu ligne de roses et ligne de blanche. Elle disparut (pouf).

Nous papotâmes, bûmes, organisâmes quelque modalité pratique des jours à venir, bref nous apérotîmes. 

Et (vroum, hiiiii, pouf-pouf), la guêpe revint se poser chez les voisines, nous éclaboussant au passage d’un nectar doré que sa chevelure virevoltante libérait avec panache. 

– La mère : ça va ma chérie ?

– La grand-mère : oui, ça va ma chérie ?

– La fille : très bien ! Vous avez vu comme ze vais vite. Ze m’entraine pour être Ninja ! Z’y suis presque !!!

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Nous fûmes paf. À dire vrai, carrément subjugués…

Au point de rester, un moment, dans le suspens de la déclaration enfantine.

Nous sommes-nous alors tous demandé si ce ne serait pas une bonne idée, de devenir Ninja ? 

Où nous sommes-nous demandé quel était notre projet professionnel à 6 ans ? « Professionnel », que dis-je comme bêtise… Ninja c’est pas un projet pro, c’est un projet de vie, une vocation, un sacerdoce à moelle !

Quel était mon rêve ? Je ne me souviens plus. Je me souviens seulement de la bellissime voisine d’en face, une vieille de sept ans. À y penser, je crois qu’elle était un peu comme la grande femme avec qui je vis, mais en petit. Je me souviens aussi de mon ami d’enfance, qui maintenant habite loin mais reste là quand il faut, et qui connaît mes amis d’adultance. Donc, je n’ai pas trahi mes rêves d’amour ni d’amitié.

Cela dit, on s’en fiche complètement de ce que j’ai fait de mes rêves de gamin. Parce que, en fait, la guêpe nous pique ailleurs qu’à l’individuel. Les Ninja, c’est quand même des soldats ! Et des soldats du bien, oui Môssieur, en tout cas dans les dessins animés.

Du coup, alors que la guêpe attaquait son hamburger (+ frites (+ ketchup)), je repensais à ce patron d’association qui me disait en râlant : « on n’a pas de Moonshoot projet pauvreté dans notre pays ». On n’a pas d’ambition, crévindju ! On s’arrange pour que les pauvres ne meurent pas de faim, de froid, mais on évite juste le pire. Lui il veut qu’on aille sur la lune et qu’on y organise des vacances avec les pauvres, au bord de la mer des cerises, des cerises comme dans « nous chanterons le temps des cerises » que reprenaient en cœur les Communards !! Et i’ veut même qu’on y aille tous ensemble, avec les gueux, pour partager le voyage, les pique-niques, les souvenirs !!! Je l’aime bien ce gars-là.

Mais nous, mon P, c’est quoi notre rêve commun ? C’est quoi notre courage ? Pas en général : là, maintenant.

Rosanvallon vient de sortir un bouquin[i] où il dit qu’il faut repenser les luttes par les épreuves. Naguère, ce qui nous unissait c’était une conscience de classe née dans la lutte pour avoir un salaire décent, un horaire raisonnable, le droit d’être bien soigné, de pouvoir grandir en apprenant, nous et nos mômes. Mais tout cela s’est dissipé, est devenu confus, gris. On est beaucoup à avoir beaucoup, ou en tout cas assez. Mais on sent bien qu’assez ne suffit pas. Qu’il y a des épreuves, dit le sociologue, l’épreuve de ne pas être respecté dans son intégrité, dans les relations, l’épreuve de l’incertitude. Il faudrait alors reconstruire nos luttes collectives sur de nouvelles catégories, celles des éprouvés et éprouvées, dans leur féminité, leur couleur de peau, leur statut CDD et leurs navettes interminables… 

Peut-être a-t-il raison, Rosepâleenvallon. Peut-être est-ce un bon point de départ pour repartir à l’assaut des forteresses toujours tenues par les petits chefs machos. Peut-être est-ce un terreau riche pour faire grandir des exigences authentiques, par-delà les discours idéologiques tout faits.

Mais est-ce suffisant ? Je ne peux m’empêcher de ressentir comme un goût de trop peu. Comme l’impression qu’on regarde du côté de la tristesse des enfants gâtés. Or, les pauvres ne vont pas encore sur la lune, le vert-de-gris reprend du poil de la louve partout dans les patries, et la matrie brûle. 

Peut-être faudrait-il alors tenter la voie du Tesson ? Le sieur Sylvain défend la beauté comme alternative. Entre l’autoroute des ronchons dépressifs et celle des grands dadais thuriféraires du lendemain radieux, il y aurait un chemin de traverse : le sentier de l’émerveillement, de l’imagination, de la recherche d’harmonie des images, des couleurs, des sons, des mots.

Dis, mon P, « Ninja cosmonaute », tu crois que ça va bien ensemble ?

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[i] Rosanvallon, P. (2021). Les épreuves de la vie. Paris : Seuil.

 

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