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BONNE QUESTION ?

Eric Zemmour est en campagne pour ses idées porteuses d’exclusion. Un constat intéressant ne fait pas une bonne question politique. Alors, par où chercher ?

16 Sep 2021

Éric Zemmour, journaliste et polémiste français, est en campagne. Il n’a pas encore officiellement décidé s’il serait candidat à l’élection présidentielle, mais en attendant il est en campagne pour ses idées : souverainistes, culturalistes, de droite, et à peu près anti-tout ce qu’il dénonce comme « politiquement correct ». Il sort un livre et court les médias pour le présenter. Le 11 septembre ‘21, il était interrogé pendant près d’une heure sur le plateau de Laurent Ruquier, France 2.

Quel que soit l’accord ou le désaccord que l’on peut avoir avec les idées de Monsieur Zemmour, la rencontre était intéressante à bien des égards. Il est probable qu’elle indique une tonalité des débats à venir. Elle a aussi montré toute la difficulté d’un réel échange d’idées, même avec du temps, si l’esbroufe et les inimitiés personnelles s’en mêlent. Et, surtout peut-être, elle pousse à s’interroger sur ce qu’est une bonne question dans le champ politique. 

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LE GRAND REMPLACEMENT

Le grand remplacement est une des obsessions d’Éric Zemmour. Cette théorie, popularisée par l’écrivain Renaud Camus, affirme que les Français « de souche » sont et seront remplacés par les migrants qui, de fait, imposeront leurs cultures et valeurs. C’est en particulier le cas des populations musulmanes, qui importeraient déjà la violence, la discrimination homme-femme, la supériorité de la loi religieuse sur la démocratie laïque. Selon le polémiste, le grand remplacement éclaire ce qui se passe dans les banlieues, annonciateur de ce qui pourra se passer dans tout le pays. Il se demande donc : comment l’éviter ? Comment forcer l’assimilation ? Comment protéger la culture française ?

On peut considérer que certaines des idées de Monsieur Zemmour, ainsi que des réponses qu’il apporte à ces questions, sont délirantes et dangereuses. Quant à son constat, la population immigrée en France compte pour 10% du total, autrement dit une toute petite minorité[i]. Comment imaginer que cette minorité puisse être décisive face à la force des institutions, la puissance des classes dominantes et l’inertie, voire la résistance de la grande masse ? Quant à ses propositions, celle, par exemple, d’obliger les parents à donner à leurs enfants un nom « bien français » est glaçante. Cette prise de contrôle sur les mots, en particulier les mots intimes de la transmission familiale, ne relève-t-elle pas du pur totalitarisme décrit par Klemperer, avec la langue allemande pervertie par le nazisme, ou Orwell, avec la novlangue de 1984 ? 

Une question n’est jamais neutre, anodine, mais elle nous oriente, nous amène à une certaine façon de penser. Des philosophes parlent de pli, les scientifiques de chemin cognitif.

Néanmoins, on ne peut nier qu’Éric Zemmour mette le doigt sur le point sensible des difficultés de coexistence culturelle et sociale. Ces difficultés sont réelles, importantes, et largement sous-estimées dans le débat public en France comme en Belgique, particulièrement dans l’espace francophone et bruxellois. Certes, la question du port du voile revient régulièrement dans l’actualité. Mais elle n’est toujours pas traitée correctement par un débat parlementaire digne de ce nom. Et c’est l’arbre qui cache la forêt des autres sujets : des quartiers progressivement occupés et transformés par des communautés d’origine étrangère, une ségrégation scolaire qui renforce la ségrégation sociale, un taux d’emploi très différent selon l’origine géographique… 

Une certaine gauche, qui utilise les communautés comme réservoir électoral, et une certaine droite, qui ne s’accommode pas trop mal d’un réservoir de main-d’œuvre pauvre, peuvent se retrouver dans l’inaction. Pourtant, on peut estimer l’action urgente. Pour ne parler que de Bruxelles, depuis 20 ans, d’une part force est de constater que certains quartiers sont devenus des laboratoires du fanatisme islamiste et ont contribué à plusieurs attentats en Europe. D’autre part, le taux de propriété dans la région s’est effondré de 60% à 40% – contre 70% en moyenne belge – sous la pression spéculative[ii]. Cette dernière est entre autres alimentée par les hauts revenus des dizaines de milliers de diplomates, fonctionnaires européens et lobbyistes de tous poils.[iii

PLI

Est-ce pour autant que Zemmour pose de bonnes questions ? On peut estimer que non. 

Toute question est un sentier. Penser, c’est avancer dans un paysage ouvert. Il est très rare que nous y progressions à travers champs des souvenirs, toutes voiles dehors sur l’océan des images, ou en escaladant bille en tête une montagne de concepts. Au contraire, nous prenons le plus souvent des chemins de campagne existants, des routes maritimes à suivre sur des cartes, des voies déjà équipées de pitons par les générations précédentes. Dans ce paysage, les questions peuvent être vues comme des sentiers. Ce sont des accès marginaux qui mènent à des axes plus importants ou qui, avec le temps, vont devenir eux-mêmes des axes importants. Une question n’est jamais neutre, anodine, mais elle nous oriente, nous amène à une certaine façon de penser. Des philosophes parlent de pli, les scientifiques de chemin cognitif.

 

Si l’on s’accorde sur une définition de la politique comme l’art d’organiser la concorde entre les citoyens, de permettre une coexistence paisible et féconde, les questions de Monsieur Zemmour ne sont pas bonnes. Car elles ne peuvent qu’engendrer un conflit destructeur. Le conflit est essentiel en politique, au point que certains auteurs défendent de manière stimulante l’idée que la démocratie serait le régime du dissensus, non du consensus[iv]. Mais ce conflit n’est acceptable que s’il permet le développement d’un mouvement de progrès, des dynamiques dans lesquelles les individus et les groupes se sentent reconnus et parties prenantes de la société. Interroger en suivant les sentiers du grand remplacement, de l’assimilation forcée et de la protection de la culture française est exclusif, rend impossible une dynamique de débat inclusive.

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ÉLARGIR

Dès lors, si Éric Zemmour attire l’attention sur des problèmes sociaux réels et insuffisamment pris en compte mais pose mal les questions, il faut en poser d’autres, et autrement. Comment ?

Tout d’abord, en élargissant dans l’espace géographique ou social et symbolique. Le problème de l’isolement dépasse les quartiers de Molenbeek et Etterbeek. Quels sont le sens et la légitimité d’une action contre le séparatisme de telle communauté, si l’on n’agit pas aussi envers le séparatisme d’une partie de la classe dominante ? Une portion significative des très riches est  moins imposée que les classes moyennes, et vit en vase clos. Est-ce sans impact sur les finances publiques, et la cohésion sociale ? Pour Christopher Lasch, cette révolte des élites est une trahison de la démocratie[v].

Ensuite, en élargissant dans le temps et en inscrivant dans la durée. Nous avons tous fait l’expérience de la relativité du conflit en fonction de l’attachement. Les désaccords que nous pouvons avoir avec des personnes que nous connaissons depuis des années, avec lesquels nous partageons une histoire, sont souvent plus douloureux que ceux qui nous opposent à des inconnus. Mais ils ont souvent plus de chance d’être surmontés. Car nous sommes plus enclins à nous remettre en question dans un conflit avec quelqu’un que nous aimons de longue date qu’avec le voisin de palier arrivé la veille. Nous devons agir socialement de la même manière. Les personnes d’origine étrangère, naturalisées ou non, sont arrivées « chez nous » depuis des années ou des décennies, et souvent à notre demande.[vi] Nous devons faire attention à notre relation. Notre société est ce qu’elle est grâce à leur apport, aussi sûrement que chacun est fait de ses amours et amitiés.

CHANGER DE PERSPECTIVE

Enfin, les bonnes questions politiques doivent permettre de changer de perspective. Cela signifie regarder et comprendre le réel d’une nouvelle manière, qui permet de sortir des impasses et de recomposer les rapports de force nécessaires aux actions. 

Cela peut se faire en distinguant. À la table de sa petite maison en bord de ville, un ethnologue européen vivant au Cambodge m’a dit un jour : « normalement, je pense avec « des » Cambodgiens. Parfois, je pense « les » Cambodgiens, et je me dis que je suis fatigué. Mais quand j’en arrive à penser « le »  Khmer, je sais qu’il est grand temps que je rentre en vacances en Europe pour reprendre mes esprits ». Même s’il existe des traits communs aux groupes sociaux ou culturels, ceux-ci ne sont pas monolithiques. N’y a-t-il pas plus d’affinités entre Martin Luther King et Mohamed Iqbal, penseur réformateur de l’Islam, qu’entre le premier et Donald Trump ou le second et Mohammed ben Salmane, prince héritier d’Arabie Saoudite ? Pourtant, on a d’un côté des Américains chrétiens, de l’autre des musulmans. Les identités sont complexes, et l’interrogation politique doit prendre en compte cette complexité. C’est à cette condition seulement qu’elle peut ouvrir la possibilité d’imaginer de nouvelles réponses et alliances.

Enfin, les questions peuvent être posées en utilisant d’autres concepts que ceux qui nous mènent à l’affrontement. Par exemple, François Jullien propose de réfléchir la culture sans l’identité, mais en considérant les traits culturels comme des ressources[vii]. Par exemple aussi, le ghetto est largement pensé comme un enfermement, alors qu’il peut être un terreau. Le philosophe Walzer raconte qu’il a vécu une grande partie de son enfance dans une rue qui n’était habitée que par des juifs[viii]. Cela ne l’a pas empêché de devenir un intellectuel libéral ouvert sur le monde, sans rompre avec sa culture ni sa communauté. Dans l’histoire, les ghettos juifs n’ont pas été autonomes des villes où ils se trouvaient, pas plus que les quartiers italiens de Seraing. Par exemple encore, le syndicalisme belge s’inscrit souvent dans une perspective de combat, contre des antagonistes, alors que le syndicalisme allemand pratique la co-gestion, entre protagonistes. En fait, on retrouve cette différence d’approche au sein même du syndicalisme belge. Cela fait dire à certains syndicalistes de Flandre qu’il est plus facile de conclure des accords avec certains patrons flamands qu’avec leurs homologues de la FGTB wallonne. 

Bref : non, les questions de Monsieur Zemmour ne sont pas bonnes, car elles ne nous aideront pas à coexister. 

Qu’importe, pourrait-on dire, puisque c’est outre-Quiévrain qu’il sévit. Sauf que… On peut craindre que ses idées et sa logique ne soient largement partagées chez nous aussi. Dans les intentions de vote, le premier parti de Flandre est un parti d’extrême-droite. Et, sans mettre sur le même pied les extrêmes de droite et de gauche, on observe que le PTB devient une force significative de Wallonie. Or, en terme de subtilité et d’ouverture, cette gauche-là n’a pas sans doute grand-chose à apprendre du Vlaams Belang.  

Élaborons donc une pensée propice à la nuance et à la rencontre, plutôt qu’à la réduction des têtes, au dédain et aux ratonnades. 

[i] Données INSEE . Par comparaison pour la Belgique, données IBSA.

[ii] Rapport Itinera sur La gestion Publique de Bruxelles

[iii] Données des Affaires Étrangères 

[iv] Voir par exemple Chantal Mouffe, Edouard Delruelle ou Jacques Rancière,

[v] Lasch, C. (2020). La révolte des élites. Paris : Flammarion.  

[vi] « Accords charbon » avec l’Italie, 23/6/46 : pour tous les travailleurs italiens qui descendront dans les mines en Belgique, 200 kilos de charbon par jour et par homme seront livrés à l’Italie. Après la catastrophe de Marcinelle, les Italiens se retirent de l’accord. D’autres sont signés avec l’Espagne (1956), la Grèce (’57), le Maroc et la Turquie (’64), l’Algérie (’69) et la Yougoslavie (’70). Voir le site du Migratie Museum Migration et l’étude sous la direction de Morelli, A. (1992). Histoire des étrangers et de l’immigration en Belgique. Bruxelles : EVO

[vii] Jullien, F. (2016). Il n’y a pas d’identité culturelle. Paris : L’Herne

[viii] Von Busekist, A. et Walzer, M. (2020). Penser la justice. Entretiens. Paris : Albin Michel

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