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UNE POLITIQUE POUR SORTIR DE LA PAUVRETÉ

Avec le retour de l’hiver, les inondations et cette crise Covid qui n’en finit plus, le sujet de la pauvreté va refaire surface. Une habitude à l’image de la (non)réponse politique au problème : largement répétitive et sans impact. Un changement s’impose.

9 Dec 2021

Depuis vingt ans, les chiffres relatifs à la pauvreté sont une constante macabre : environ 20% des Belges vivent en situation de risque de pauvreté et d’exclusion, soit 15% des Flamands, 25% des Wallons et 40% des Bruxellois. Ces nombres ne disent rien de la précarité matérielle grave pour certaines familles et enfants, des douleurs, des vies gâchées, de la grande diversité des situations, des renoncements aux aides et droits. Mais ils indiquent au moins que nous sommes confrontés à un phénomène massif, de surcroit aggravé par ces pandémie et inondations qui ont davantage touché les personnes les plus fragiles.

Certes, notre système de sécurité sociale permet de « limiter la casse ». Sans les transferts sociaux, le taux de pauvreté serait plus de deux fois supérieur à ce qu’il est aujourd’hui. Mais cela n’empêche qu’une partie de la population est prise dans une véritable trappe sociale : une pauvreté qui dure des années, et souvent se reproduit de génération en génération. Ainsi, parmi les personnes ayant vécu dans un ménage en difficultés financières lorsqu’elles étaient adolescentes, 30% vivent maintenant sous le seuil de pauvreté monétaire ; parmi celles qui ont vécu dans un ménage sans ces difficultés, c’est quatre fois moins.[i] Et cette reproduction de la pauvreté va de pair avec un cercle vicieux : les plus pauvres sont aussi ceux qui sont en moins bonne santé, meurent plus jeunes, réussissent moins bien à l’école, sont le moins satisfaits de leurs relations… 

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Si ce phénomène de durée et de cumul n’est pas propre à notre pays, il y est souvent plus prononcé que chez nos voisins : en 2008, nous faisions partie des pays OCDE dont le taux de pauvreté monétaire était inférieur à la moyenne ; en 2018, il était devenu supérieur[ii]. De plus, nos dépenses sociales publiques sont particulièrement élevées : 28,9% de notre PIB contre 20% en moyenne OCDE, et 16,1% aux Pays-Bas où le risque de pauvreté est plus bas que chez nous. Quant à nos mauvaises politiques, nous les continuons. La Cour des comptes a évalué nos plans d’action fédéraux de manière sévère mais rien n’y fait : on prend les mêmes et on recommence, on bégaye les mêmes mesures sans effet. Il est donc urgent de changer d’approche, tant au niveau conceptuel que pratique.

LE BESOIN D’UNE AUTRE APPROCHE

En discutant avec des acteurs de terrain, en observant des projets à réel impact qui existent chez nous et à l’étranger, on peut esquisser les contours d’une action plus efficace.

Il faut d’abord un changement du cadre de référence. Nous devons passer d’une logique d’assistance, qui est notre schéma habituel, à une logique de participation. Non pas répéter certaines recettes de l’État social actif, qui n’ont souvent été qu’une formule pour contraindre sans succès, mais bien sortir du clivage responsabilité individuelle/responsabilité collective. Ce n’est pas la faute des enfants issus de milieux défavorisés s’ils ont sept fois plus de risque de redoublement scolaire que les enfants issus de milieux favorisés, mais ce n’est pas non plus la faute de « la société ». Concentrons-nous sur les situations, hétérogènes, avec leurs blocages et leviers. Nous devons aussi sortir du clivage actif/inactif, et passer d’une logique de revenu de remplacement (non cumulable avec des revenus professionnels) à une logique de revenus complémentaires (cumulables) et permettre alors un accès partiel et progressif vers l’emploi. 

 

En discutant avec des acteurs de terrain, en observant des projets à réel impact qui existent chez nous et à l’étranger, on peut esquisser les contours d’une action plus efficace.

Une autre politique passe aussi par un changement des pratiques. En ce qui concerne les personnes dans le besoin, l’objectif central de la relation de soutien doit être de redonner confiance. La plupart d’entre nous avons des aspirations et des capacités qui nous permettent de vivre correctement. Mais l’usure causée par l’accumulation des problèmes assomme et désoriente, réduit nos capacités de compréhension et décision[iii]. Il faut généraliser l’accompagnement personnalisé en organisant le suivi par un seul interlocuteur de référence, comme dans le cas du mentorat fructueux. Il faut aussi inscrire les accompagnements dans la durée et l’autonomie, à l’exemple du logement des SDF ‘Housing First’ qui a fait ses preuves partout dans le monde. Il faut enfin sortir du fétichisme du diplôme, valoriser davantage l’expérience professionnelle, et chercher à multiplier les opportunités plutôt qu’à concourir pour quelques rares places. Il importe de briser les biais de perception sur le marché du travail, qui limitent l’accès à l’emploi et aux promotions pour certains groupes sociaux, le plafond de verre social.

En ce qui concerne les organisations de lutte contre la pauvreté, publiques ou associatives, une triple action s’impose. Coordonner : l’alliance doit remplacer la concurrence désordonnée, permettre que l’offre de services corresponde à des besoins mieux détectés. Viser l’impact : mesurer à quoi sert ce qui est fait, puis améliorer. Simplifier : réduire le nombre de statuts, cas, guichets qui provoquent décrochages et gaspillage.

Une politique qui aurait pour ambition la sortie de la pauvreté, et non un aménagement avec la misère, serait un projet d’envergure. Elle se heurterait à la résistance au changement, au clientélisme, au scepticisme de ceux à qui on a tant promis, à l’épuisement et au découragement de ceux qui ont tant essayé. Mais ce projet pourrait aussi prendre appui sur le grand réservoir d’engagement, de bonne volonté, d’intelligence, de courage et de ténacité présents chez les personnes dans le besoin comme chez ceux qui souhaitent les aider. 

En fait, c’est finalement assez simple : soit on essaie autre chose, soit on se donne rendez-vous l’an prochain pour dénoncer de nouveau la pauvreté des personnes et des politiques.

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[i] Stabel : transmission intergénérationnelle de la pauvreté (SILC EU 2019) 

[ii] Voir les travaux comparatifs de Yves Marx et Jeroen Horemans, de l’Université d’Anvers 

[iii] Voir Mullainathan S. et Shafir, E. (2014). Scarcity. Penguin. Les auteurs ont montré qu’à partir d’un certain niveau, le manque de temps ou d’argent crée une anxiété qui affecte nos facultés à faire des choix rationnels. 

Paru le 04/12/21 dans

Signé avec e Pr. Jean Hindriks (UCL)

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