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OUVERTURE TRANSCLASSE

Avec la notion de ‘transclasse’, la philosophe Chantal Jacquet ouvre une pensée qui échappe à la reproduction

20 Jan 2022

Jack London a une image percutante : un ring de boxe sur lequel combattent un poids lourd et un poids léger. C’est pour l’auteur une image du système, notamment capitaliste, et bien plus largement de l’existence elle-même : une bagarre permanente contre les autres classes que la sienne, les autres individus, contre sa propre part de violence et de penchant à la destruction. Pourtant, quelles que soient la force et la pertinence de cette métaphore, on peut en préférer une autre : celle de la promenade vagabonde.

Si la violence de la domination est aussi vieille que l’Histoire, les dernières décennies constituent plutôt une période d’apaisement[i]. Pour autant, le monde n’est pas doux et délicieux. D’un côté, les rapports d’Oxfam[ii], les travaux de Piketty[iii] et même du Forum économique Mondial[iv] disent les risques d’une relance des inégalités ; une sortie dans la rue aussi. De l’autre, les discours de Trump, Zemmour ou du Vlaams Belang disent les risques d’une relance de la brutalité identitaire ; une sortie dans certains quartiers aussi.

L’existence des boxeurs et des boxés, dominants et dominés, des nous chasseurs et eux chassés sont donc des faits. Mais il y a un autre fait, tout aussi incontestable : l’existence de promeneurs sociaux, les gens qui changent de milieu. Ces hommes et ces femmes, Chantal Jaquet les appelle des ‘transclasses’[v]. Le terme neuf nomme une vieille réalité, celle d’individus qui connaissent une ascension sociale, ou au contraire une chute. 

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DIRE LES AVENTURES

Ces existences ont été souvent racontées, comme élément central ou périphérique de fictions : dans les romans français classiques d’Hugo avec Jean Valjean/père Madeleine, Balzac avec Rasitgnac, Stendhal avec Julien Sorel, Dumas avec Edmond Dantes/ Monte Cristo, dans des films américains comme Il était une fois en Amérique[vi] ou français comme Haute couture [vii], dans des séries comme Downton Abbey [viii] ou Diana Boss.[ix]

Ces vies ont aussi fait l’objet d’écrits personnels, autobiographiques, intimes, qui disent l’arrachement à l’origine modeste, pauvre ou misérable : Suis-je le gardien de mon frère, de l’américain Wideman où l’auteur, universitaire reconnu, renoue avec son frère emprisonné pour meurtre [x] ; les textes d’Annie Ernaux, qui disent le passage dans le monde des livres autant que des bourgeois [xi] ; Retour à Reims de Didier Eribon, retour à la bifurcation initiale [xii] ; les livres d’Eddy Bellegueule/Edouard Louis, catharsis de la violence subie et exploration de la métamorphose choisie… [xiii] Là, nous ne sommes plus dans la fiction. 

” Le transclasse est la preuve en acte d’une mobilité et d’une plasticité des êtres, y compris dans les conditions les plus défavorables.” (C.J)

Et il y a encore les inclassables : des fictions qui sont comme des confessions tel le Martin Eden de London[xiv], fils de ferme, ou des travaux de sociologie rigoureux et qui ont un parfum de souvenir personnel comme certains textes de Bourdieu, fils de facteur.

Ce bref chapelet de noms montre que le phénomène de changement de classe, sans être massif, n’est toutefois pas marginal ou anecdotique. Nombreux sont ceux qui s’aventurent hors de leurs sols d’origine. Porter attention au sujet a donc du sens. Surtout avec Chantal Jacquet.

CONTRARIER LES CONDITIONNEMENTS

L’intérêt de son approche, c’est qu’elle décrit finement et analyse le passage d’une classe à une autre, tant au niveau des conditions que du processus. Quant aux premières, elle montre la multiplicité des facteurs qui entrent en jeu, familiaux, psychologiques, environnementaux, institutionnels, l’existence de modèles ou de contre-modèles, la clé des rencontres décisives, le hasard… . Quant au second, elle indique les étapes récurrentes ou fréquentes, comme l’abandon de certains codes pour d’autres, la curiosité, l’inconfort du grand écart, parfois la souffrance et la honte… Ce faisant, elle objective le phénomène et le neutralise : ce n’est ni bien ni mal, pas plus d’un romanesque glorieux que d’une ambition sordide. 

Et, surtout, elle ouvre la réflexion sur une certaine manière de comprendre et concevoir les individus, les relations et le collectif. « Le transclasse, écrit-elle, est la preuve en acte d’une mobilité et d’une plasticité des êtres, y compris dans les conditions les plus défavorables. Il ruine aussi bien une vision essentialiste de l’homme, consistant à croire qu’il est prédéterminé de manière fixe et immuable, qu’une vision existentialiste lui octroyant naturellement le statut de sujet libre. La non-reproduction (…) n’est pas une auto-création du moi, mais une co-production sociale du milieu d’origine et du milieu d’évolution » (2019, p. 219).

Cette approche, fondée sur l’analyse de cas, de parcours individuels, de la réalité des trajets, permet alors de penser deux choses importantes. 

D’une part, la possibilité d’une liberté réelle, d’une marge de manœuvre qui est un écart par rapport aux déterminations. Puisant chez Spinoza, dont elle est spécialiste, Chantal Jaquet utilise la notion de « complexion » qui nomme l’ « assemblage complexe et singulier de déterminations physiques et mentales liées entre elles » (p. 101), des influences qui peuvent former la trame d’une vie singulière. Ce qui nous façonne est si abondant de particularités, si multiple, interconnecté, que nous avons finalement une possibilité de connexions nouvelles. Il y a là une rupture avec l’idée des « habitus » qui, eux, poussent à la reproduction des conditionnements sociaux (p. 220). Cela ne contredit pas ces conditionnements, mais ça les contrarie.

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DÉPASSER L’ADVERSITÉ

D’autre part, cette compréhension de la liberté possible et nourrie de la rencontre des autres classes peut fonder une approche moins conflictuelle de la politique. Jacquet ne le dit pas, mais on peut tirer le fil qu’elle nous donne. En effet, si nous pouvons nous émanciper, nous construire et nous enrichir au contact de ceux qui nous sont étrangers, par leur milieu et leurs habitudes, alors le bienfondé de la lutte des classes et du séparatisme culturel peut être interrogé. 

Pour ce qui est de la lutte des classes, il n’est pas question de douter des faits et mécanismes de domination de certains groupes sociaux sur d’autres, ni de l’organisation systématique de cette domination, ni de la légitimité de lutter contre elle. Par contre, on peut considérer que cette lutte est seconde :  d’abord, il y a la possibilité d’une rencontre, d’une fraternité malgré les différences ; mais il y a, il est vrai, l’ignorance ou l’oubli de ce fait fondamental, et l’abandon à la facilité du conflit. Il n’y a pas d’ennemis de classe, mais éventuellement des adversaires et, surtout, des distraits de la possibilité de rencontre.

Pour ce qui est du séparatisme culturel, le raisonnement est identique. Le passage de classe est avant tout un changement de culture : découvrir l’univers aristocratique pour un ouvrier, ou inversement, est une expédition du même type que la découverte d’un village africain pour un Londonien, ou inversement. Le gain du passage est semblable, tout comme la myopie de la ségrégation ou de la mise en conflit des cultures.

FAIRE COMME BOEING

En permettant l’expérience de la pluralité des espaces, autant physiques que symboliques ou mentaux, en permettant la découverte de l’ambiguïté, la joie de l’adaptation et de la rencontre, le passage de classe est à la loi de la gravitation sociale ce que l’avion est à la loi de la gravitation physique. Normalement, une masse de 50 tonnes d’acier lancée en l’air devrait s’écraser aussi vite qu’un caillou ; pourtant, les Boeing volent et transportent des milliards de personnes chaque année. Normalement, un individu qui pénètre un environnement social étranger devrait éprouver ou susciter jalousie, agressivité ou rejet ; pourtant, les transclasses et voyageurs interculturels vivent et transposent des milliards de liens.

Compte tenu du principe selon lequel ce qui est réel et possible, nous pouvons partir de ces faits pour imaginer et expérimenter les promenades vagabondes, par exemple : dans nos vies, oser les rencontres inhabituelles ; dans les idées, chercher des alternatives aux systèmes politiques clos et conflictuels ; dans la vie collective, construire des lieux communs. Bref, identifier et investir les interstices [xv], les fissures dans les machineries d’absurde et d’irrespect, ouvrir des scènes propices au jeu plus qu’au je, à l’harmonie plus qu’au désaccord, au silence partagé plus qu’au bruit co-caqueté, oui, ouvrir…

Ce n’est pas une niaiserie, mais une ambition antigravitationnelle.

[i] Voir la source souvent citée sur ce site : Our World in Data, en ligne.

[ii] Rapport 2022, en ligne.

[iii] World Inequality Lab, en ligne.

[iv] Le Global Risk Report 2022, en ligne, met l’inégalité – la séparation des mondes – au sommet de ses préoccupation.

[v] Jacquet, J. (2019). Les transclasses ou la non-reproduction. Paris : PUF. Les citations des pages 

[vi] Réalisé par Sergio Leone (1984).

[vii] Réalisé par Sylvie Ohayon (2021), écrivain et cinéaste qui a grandi dans la cité populaire des 4000 à la Coureneuve. 

[viii] Crée par Julian Fellowes (de 2010 à 2015).

[ix] Réalisée par Marion Seclin (2021), avec la rappeuse Moon A, en replay sur le site de France TV.

[x] Wideman, J.E. (1999). Suis-je le gardien de mon frère ? Paris : Gallimard.

[xi] Plusieurs textes sont réunis dans le Quatro Ernaux, A. (2011). Écrire la vie. Paris : Gallimard

[xii] Eribon, D. (2018). Retour à Reims. Paris : Flammarion. Voir aussi le film de Jean-Gabriel Périot qui en est tiré, en ligne.

[xiii] publiés au Seuil.

[xiv] London, J. (1997). Martin Eden. Paris : 10X18.

[xv] Sur l’action interstitielle, voir notamment Wright E.O (2020). Utopies réelles. Paris : La Découverte.

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