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Écrire à un ami

Vialatte, maître en chronique, disait que l’on n’écrit bien qu’en s’adressant à une personne en particulier. L’ami P. est mort, mais ceci est fidèle à nos échanges.

L’INTRANGER

Époisses, gouttes de nostalgie et nains de jardin

 

3 Feb 2022

Cher P,

Cette année encore, nous avons trouvé porte close en arrivant chez toi en Bourgogne. Salaud de mort !, tu nous manques.

Surtout là, dans ton village d’adoption, dans ce coin de pays que tu nous as fait découvrir et qui, au fil des décennies, devient aussi le nôtre. Les lieux seraient-ils les vrais fantômes des disparus ?

Cet hiver encore, à l’occasion de la trêve des confiseurs nous y avons été heureux en tribu. Bon, cette formule te paraîtra peut-être grotesque, ce concept de bonheur dégoulinant, vague et surfait. Alors soyons clair mon vieux : c’est facile de persifler quand on a canné et qu’on est au-dessus de tout ça, mais pour nous, simples mortels encore, j’te jure qu’on voit la différence entre la vie quotidienne souvent harassante et la vacance au vert.

Mais il n’y a pas que ça, pas que la différence entre le normal belge et l’exceptionnel français. Il y a, aussi je le sens, une différence plus profonde. À quoi tient-elle ? Pourquoi ce sentiment étrange et persistant d’être mieux là-bas qu’ici ? D’où vient-il ?

De la beauté, peut-être ? Les collines douces comme les courbes d’une femme endormie, les routes qui s’y promènent sous le vol des faucons, le ciel si ouvert qu’un canal s’y répand, des vaches d’un ocre moucheté à la boue toutes alignées dans un même sens, les villages harmonieux et cohérents. Partout, où que tu regardes, c’est beau. Rien à voir avec les amoncellements de styles incongrus et autres concours de nains de jardins de nos contrées surréalistes.

De la gentillesse ? Ici, en Belgique, souvent quand tu entres dans un magasin par exemple, tu as l’impression de déranger : arriver un lendemain de veille, ou en période de travaux pratiques de désespoir schopenhaueriendutout, voire débarquer au cœur d’une tension sociale à côté de laquelle la question ukrainienne relève de la légèreté d’une pluminette d’autruche délicatement abandonnée dans les coulisses du Crazy Horse. Là, en Côte d’Or, dans la plus banale des grandes surfaces, à la caisse ‘y a des madames un peu rondes qui te font des sourires et te disent bonjour avec une générosité qui te rendrait commerçophile de stricte obédience.

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 Ou la réminiscence ? La campagne de là-bas, aujourd’hui, ressemble comme deux gouttes de nostalgie à celle où j’ai grandi. Quand j’étais gamin, mon village était un vrai village avec des vraies fermes, des garagistes, une forge, un boulanger, un boucher, une quincaillerie avec des boutons et des canifs, un bistrot avec ses soulots, une poste et sa postière, une école, une famille de notaires, une autre de barakis, un petit couvent et une église toujours ouverte. Aujourd’hui ce village est un dortoir, tout beau, tout propre, avec des chics voitures. En Bourgogne, il reste de la vie bigarrée.  

Tu pourrais me dire que tout ça est superficiel, ou que je deviens un vieux con mélancolique. Je ne le crois pas. 

Je crois au contraire, viscéralement, qu’il y a des environnements plus harmonieux que d’autres, des types d’espace, de temps, de lien, qui prêtent plus ou moins au bien-être intuitif. 

Sauf que, à première vue, les faits et les chiffres ne confirment pas cette conviction. Car si elle était juste, on peut concevoir que ce genre d’environnement devrait être plus propice que d’autres à la concorde : si je suis bien quelque part, j’y suis bien avec mes voisins. Or les résultats de l’extrême droite, indicateur de l’ouverture aux autres, sont du même ordre en Bourgogne qu’ailleurs en France. 

Ou bien… Y aurait-il différentes sensibilités aux harmonies ? Peut-être que cette région m’apaise, mais que des Bourguignons sont apaisés par la mer, la montagne, les landes… Peut-être n’y a-t-il pas de règle commune. La question, alors, ne serait pas de savoir comment transformer collectivement l’atmosphère propice d’un territoire en concorde ; elle serait, plutôt, de savoir comment faire pour emporter avec soi l’écho intérieur du pays propice. 

Comment vivre en Bourguignon à Bruxelles ?

Ou en Liégeois à New York, Indien à Madrid, Anversois à Namur ? 

Comment n’être pas seulement d’une patrie, mais aussi d’une matrie ? 

Comment habiter dans un pays en étant habité par un autre ? 

Comment, pour reprendre le terme de notre ami Ph., être intranger, étranger chez soi ?

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 L’individuel, alors, ne pourrait-il rejoindre le collectif ?

Car, être étranger à soi-même, n’est-ce pas une condition pour avoir un fifrelin de chance de comprendre un étranger à nous ? 

Et pour comprendre cette étrangeté de la grande femme blanche ? 

Et, même, à la limite, cette totale étrangerie de ta mort, mon P… ?

Bon, c’est pas tout ça, je crois qu’il reste un époisses à finir et un fond de Ladoix.

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