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Interroger le monde

Le monde, ici, maintenant, à l’horizon de demain et ailleurs. Événements, faits, chiffres : essayer de les regarder pour voir, situer, peser, comprendre, imaginer.

IL NOUS FAUT DES FORMES NOUVELLES

« Il nous faut des formes nouvelles, sinon rien ». C’est ce que défend un des personnages de Tchekhov au début de « La Mouette ». Il nous parle des formes théâtrales et artistiques. Mais pas seulement. L’auteur, écrivain et médecin, était attentif aux symptômes du monde. Une vingtaine d’années après la création de sa pièce, la révolution communiste de 1917 embrasait l’empire russe. Si ça ce n’est pas une forme nouvelle… 

17 Mar 2022

Le spectacle actuel de la campagne présidentielle française fait écho à cet appel au renouvellement. 

En 2012, l’élection s’inscrivait encore dans le schéma instauré avec de Gaulle à la création de la Ve République : un affrontement gauche/droite, entre deux chefs qui ont rassemblé leurs camps. Cette année-là, Hollande et la machine PS l’avaient emporté contre Sarkozy et la machine UMP. Un mois avant le premier tour, ils étaient tous le deux en tête des sondages à près de 30% des intentions de vote, les extrêmes droite et gauche de Le Pen et Mélenchon laissées loin derrière à moins de 15%. 

En 2022, le dernier sondage IFOP donne Macron à 30% et Le Pen à 17,5%. La candidate de la droite classique Pécresse est à 10,5%, en 5ème  position, et la socialiste Hidalgo à… 2%, soit 8ème. Lors des dernières élections, Macron avait innové en créant un mouvement de conquête du pouvoir hors des partis. Aujourd’hui, Zemmour reprend la formule. Dans les sondages, avec leurs structures dont les plâtres sont encore frais, ces deux-là font 43% des intentions de vote.  

Autrement dit, en une décennie le système qui a structuré la vie politique pendant plus d’un demi-siècle a explosé au profit de ceux qui se présentent comme francs-tireurs. Ce que l’on pouvait imaginer être un accident lors du scrutin de 2017 apparaît plutôt comme le début d’un chapitre différent.

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FORME ?

Mais qu’entend-on par « forme » ? Si l’histoire de la notion est au moins aussi vieille que la philosophie, on peut considérer aujourd’hui que c’est une manière dont des éléments sont réunis et organisés, une configuration, un ‘pattern’. La forme peut concerner le réel, avec par exemple la structure d’un organisme vivant ou d’une machine. 

Elle peut aussi concerner la représentation de ce réel, un roman ou manifeste politique qui nous font regarder le monde d’une certaine façon. La forme de nos discours n’est en effet pas neutre. La loi de l’instrument de Maslow – quand on n’a qu’un marteau, on considère tout comme un clou – vaut pour les mots : si l’on ne pense qu’en termes amis/ennemis, il est difficile de construire des alliances raisonnables, multiples et à géométrie variable. Les neurosciences nous apprennent que l’impact des signes peut même être physiologique, puisqu’il apparaît que les types de langues (chinois ou indo-européen) ou de langages utilisés (poésie ou musique) influencent le développement de nos zones cérébrales.

En politique, les formes nouvelles sont des nouvelles manières d’organiser notre vie collective. Elles existent déjà, en abondance, à travers des innovations collectives particulières qui font le succès de villes, programmes ou institutions (cf. quelques cas indiqués dans le post sur La survivance des Lucioles). Mais une collection de bonnes pratiques ne suffit pas à définir une politique. Aussi faut-il, au départ du précis, parvenir à abstraire des enseignements à trois niveaux. 

CONTENUS ...

Premièrement, au niveau du contenu des politiques. Sans doute avons-nous à l’égard des gouvernants des attentes constantes à travers le temps. Depuis la Seconde Guerre mondiale, nous estimons que les responsables doivent au moins être capables de produire de la paix, une santé et une éducation accessibles. Mais il y a aussi du variable. Depuis 20 à 30 ans, l’exigence écologique s’est imposée. Et, aujourd’hui, il existe certainement des attentes dans la population auxquelles les politiques ne répondent pas encore.

En politique, les formes nouvelles sont des nouvelles manières d’organiser notre vie collective. Elles existent déjà, en abondance, à travers des innovations collectives particulières

Pour les identifier on peut partir, non pas simplement de réussites ponctuelles, mais des territoires plus larges ou de pays entiers. Par exemple, on peut se tourner vers les zones bleues, ces régions du monde qui comptent de hautes densités de centenaires[i], et les pays scandinaves, qui se trouvent en haut du classement des pays les plus heureux[ii]. Dans les deux cas la qualité des liens, la confiance et l’engagement dans la communauté, ainsi que le sens de l’existence sont décisifs. Or, ce ne sont pas encore des thèmes politiques centraux.

... CONCEPTS ...

Deuxièmement, un renouvellement de la politique passe par les concepts. Les notions de société « fluide » et « décente » pourraient-elles contribuer à relancer débats et actions ?

Une société fluide ne serait plus la société traditionnelle « solide » décrite par Stefan Zweig[iii], avec une prépondérance des villages, des communautés religieuses, des habitations réunissant souvent plusieurs générations, des fratries nombreuses et divorces rares. Mais elle ne serait pas non plus la société de la fin du XXe siècle qualifiée de « liquide » par le sociologue Zygmunt Bauman[iv], celle du mouvement perpétuel et de l’isolement croissant. La société fluide combinerait de réelles souplesse et consistance, l’ouverture au changement, nécessaire à la vie, et une certaine stabilité, nécessaire à l’existence.

Quant à la décence de la société, il s’agit de sa capacité à s’organiser d’une manière telle que les citoyens y soient reconnus, et non ignorés ou humiliés par les institutions. Portée par le philosophe Avishai Margalit, cette idée fait davantage penser au petit matin qu’au grand soir.  Mais ne sommes-nous pas en général des êtres diurnes ?

... ET DISPOSITIFS

Troisièmement, un renouvellement passe par de nouvelles méthodes et de nouveaux dispositifs : plus d’expérimentation, d’évaluation, de partenariats avec des délégations et coordinations précises, une frugalité de règles et de niveaux d’intervention, l’adoption des bons moyens aux bons endroits. Il n’y a pas de recettes miracles, mais un enchaînement intelligent de mesures pertinentes peut faire la différence.

Par exemple, en Belgique, malgré le caractère obligatoire du vote, le groupe des non-votants est devenu plus important que l’électorat du premier parti du pays : quand on additionne les abstentions (plus de 11%) et les votes blancs (plus de 5%), c’est environ 1,3 million de voix qui ne comptent pas. Cela tient sans doute à un désamour profond grandissant entre la population et ses représentants. Mais pas seulement. Ainsi une étude ULB-VUB/ItsMe a-t-elle estimé que la combinaison de mesures comme l’ouverture de bureaux de vote durant plusieurs jours ou une possibilité de vote par internet pourrait ramener jusqu’à 650.000 électeurs[v].

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NE PAS SE FOURVOYER DANS LE NEUF

Cela dit, si le vieux ne marche plus, le fait d’être neuf ne suffit pas à garantir l’efficacité de l’action. 

D’abord, parce que la nouveauté peut n’être que de surface. La forme dont il est ici question est bien une modalité d’expérience du monde, et pas seulement une modalité de communication. En ce sens, on peut douter que Macron ait mené et propose des politiques vraiment nouvelles. 

Ensuite, parce qu’une nouveauté réelle peut être inadéquate, apporter aux questions de l’époque des réponses aussi mauvaises que celles des responsables dépassés.  La nouveauté politique incontestable que fut la Révolution française a produit la Terreur, et il a fallu plus d’un siècle avant que le niveau d’inégalité se réduise dans la société[vi]. Les totalitarismes nazi ou stalinien ont eux aussi été des innovations ; on connaît leurs bilans. Aujourd’hui, avec leurs dérives ou leurs pseudodémocraties, les Erdogan, Trump, Modi et Poutine inventent des formes nouvelles. Bien sûr, comparaison n’est pas raison. Mais aucune de ces formes n’a été propice à la concorde, qualité que l’on peut juger cardinale pour toute communauté humaine.

Bref, si la nouveauté politique est nécessaire, elle n’est pas suffisante. 

Mais, bien qu’elle ne soit pas suffisante, elle est nécessaire. 

D’ici les prochaines élections de 2024, nous avons deux ans pour débattre. 

« … sinon rien »,  dit Tchekhov.

[i] Voir notamment Buettner, D. (2012). The Blue Zones: 9 Lessons for Living Longer From the People Who’ve Lived the Longest. National Geographic Books

[ii] Voir les publications sur le site du Happiness Research Institute .

[iii] Zweig, S. (1996). Le monde d’hier. Souvenirs d’un Européen. Paris : Belfond

[iv] Bauman, Z. (2000). Liquid Modernity. Cambridge: Polity Press et (2010). L’amour liquide : de la fragilité des liens entre les hommes. Paris : Fayard/Pluriel

[v] Étude Cevipol/Itsme d’automne 2021

[vi] Voir notamment

– Piketty, T. (2013). Le Capital aux XXIe Siècle. Paris : Seuil et

– Garbinti, B. & Goupille-Lebret, J. (2019). Income and Wealth Inequality in France: Developments and Links over the Long Term. Economie et Statistique / Economics and Statistics, 510-511-512, 69–87.https://doi.org/10.24187/ecostat.2019.510t.1988

 

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