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Viallate, maître en chronique, disait que l’on n’écrit bien qu’en s’adressant à une personne en particulier. L’ami P. est mort, mais ceci est fidèle à nos échanges.

BORGUN

Misanthropie locale, virilité hollywoodienne et colvert émeraude

9 Jun 2022

Cher P,

Tu as eu raison. 

En courant l’autre petit matin autour du lac, je me disais que tu as eu raison de te faire piquer, de choisir le moment de ta mort et la façon de partir. 

Il y a quelques jours, nous avons fêté les 93 ans de mon ancêtre féminine directe. C’était réjouissant. Au fil des ans, elle a réussi à créer de nouvelles relations avec des êtres d’âges et d’horizons divers. Du coup, alors que statistiquement elle devrait être refroidie et que pour les valeurs aberrantes dans son genre le cercle d’amitié est en général plus micro (et sonotone) que macro, elle était entourée d’une flopée de gens qui l’aiment, de 5 à 92 piges. Tu mets ce cas d’école au programme du colloque annuel des misanthropes de Waufercée-Baulet, et tu bousilles leur évent.

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Pourtant, c’était aussi troublant. Car il y avait là le vieux R, presque aussi vieux ma mozer. Quand tous les invités furent partis, il est resté sur la terrasse. Et, caressé par les rayons affaiblis de ce soleil pourtant invincible, il parla. Dans ses souvenirs perçaient des regrets, des doutes sur ce qui s’est vraiment passé à tel moment, ou aurait pu, aurait dû. Son esprit, telle une navette, tissait une vie reconstruite en fil d’imaginaire, couleur solitude et tristesse. Il a pourtant une fille, des petits-fils qui assurément l’aiment aussi. Alors pourquoi cet exil ?

Je me suis posé la même question en regardant la nouvelle saison de Borgen. La première trilogie, sortie entre 2010 et 2013, m’avait émerveillé ! C’est l’une des œuvres les plus belles, intelligentes et stimulantes que j’ai vues, revues, ressassées. Il y avait une évolution terrible du personnage principal, femme politique de haut vol. Dans un des premiers plans du premier épisode, victorieuse aux élections, elle est colorée et ronde, aux côtés de son mari parmi la foule souriante ; dans le tout dernier film, elle est seule et froide, sèche, habillée de noir corbeau. Mais elle était tellement généreuse qu’on lui pardonnait ce durcissement, dont on se disait qu’il allait passer quand elle reprendrait sa vie loin des palais, sans nous. Une décennie plus tard, nous la retrouvons plus dure et isolée que jamais. En tout cas dans les premiers épisodes. Je n’ai pas encore vu l’ensemble. C’est trop amer pour être absorbé rapidement. Notamment car elle n’est pas la seule à avoir, semble-t-il, mal vieilli. Bien des personnages qui étaient portés par un élan, une exigence, une folie, sont maintenant engoncés dans des corps engraissés ou égarés sur des voies que l’on craint sans issue. Pourquoi se sont-ils, eux aussi, exilés d’eux-mêmes ?

Et je ne te parle même pas de la tripotée de vieux qui nous entourent, nous enserrent, nous envahissent de près ou de loin et qui ne sont que plainte, bave et désespoir.

À l’inverse, il y a quelques jours nous sommes allés voir Top Gun. Et tu sais quoi ? J’ai a-do-ré… Bien sûr mes petits compatriotes de Gauchocity, capitale d’Intelloland, crieront sans doute à la trahison ! Comment ? Ne pas vomir cet infâââme produit du grand capital américain, macho et militariste, si simplissime dans sa dénonciation de l’ennemi non identifié mais identifiable tant la sournoise manœuvre abjecte est grossière ? Ah, hein, bonne question…

Ma réponse tiendra en trois points. 

Premièrement : Carambar. Je suis prêt à négocier jusqu’à sucette aux fraises, mais pas au-delà. 

Deuxièmement : classique. John Ford, Hathaway, Hawks, Curtiz ou Stone, Melville ou Corneau ont eux aussi fait des films de mâles avec des armes, de la violence et de la romance, et Saint-Ex a fait des livres avec des avions. On y trouve de la lumière et de l’intelligence de la vie,  l’amitié, la transmission, l’épreuve… 

Troisièmement : abîme. Bien au-delà du jeu avec le cliché dans la redite (du beau Tom sur sa moto dans le vent ou du franc-tireur toujours incontrôlable), tout le film peut être vu comme une réflexion sur le temps qui passe. « Le temps est notre pire ennemi », réplique qui arrive rapidement, est le ressort même de l’action décisive à mener en 2 minutes 30. Et, là, le temps ne détruit pas. Il donne du sens et de la patine. Les corps ont vieilli, oui, mais ils restent dignes, tenus, habités. Ainsi Ed Harris, qui n’est pas un bôgoss, 70 balais, est magnifique. Et les âmes ont pris de l’ampleur. Maverick doute, affronte la mort sans plus de bravache…

En courant, donc, l’autre petit matin autour du lac, je pensais à toi et me disais que tu avais une dimension TopGunique. Ton âme aussi avait pris de l’ampleur au fil des décennies, grâce à un combat parfois cruel avec toi-même, et toi aussi tu as regardé la mort en face. Ce faisant, tu as évité l’angoisse, l’indignité des viscères qui lâchent et le départ manqué. Tu as pris le temps de dire au revoir, ultime cadeau pour nous qui restions.

Mon ancêtre féminine directe fait également le tour de ce lac, mais en marchant peinard. Par hasard, nous étions ce jour-là sortis presqu’au même moment et je la vis. À mi-parcours, elle était assise sur un banc et contemplait les canards, souriante, comme s’ils étaient des émeraudes inestimables. 

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BORGUN

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Je crois que je ferai comme toi et que je déciderai de débrancher. L’option me paraît préférable. 

Toutefois, comment ne pas décider trop tard, au risque de sombrer dans l’indécence, ou trop tôt, au risque de rater l’éblouissement du colvert ?

Et, surtout, comment tirer parti de cette perspective pour éviter l’exil, pour nourrir la présence à soi-même, aux autres, au lac ?…

Là, mon P, tes réponses me manquent.

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Encore !

Et si j’ai un désir torride, fulgurant et irrépressible d’être tenu au courant des nouvelles publications ?

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