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Viallate, maître en chronique, disait que l’on n’écrit bien qu’en s’adressant à une personne en particulier. L’ami P. est mort, mais ceci est fidèle à nos échanges.

À HAUTEUR D’ORDINAIRE

AVC, miracle et elcarim. 

10 Nov 2022

Cher P,

Mom, mon ancêtre directe, a eu un AVC. L’autre week-end, alors que je descends pour notre rituel et sacro-saint apéritif du dimanche soir, elle est assise par terre. Adossée au fauteuil, son regard est affolé. Je lui parle, elle ne répond pas, ne parvient pas à serrer ma main, à ouvrir sa bouche tordue. Appel au 112 : réponse immédiate, questions précises, une ambulance arrive monsieur, elle sera là dans cinq minutes.

Deux cow-boys débarquent bardés comme dans les séries américaines. Ils sont rudes mais efficaces ; si c’étaient des vétérinaires, ils seraient dans l’équipe cheval/vache plutôt que dans la team canari/caniche. Je monte dans l’ambulance avec eux. Sur l’autoroute, au « bang » de franchissement du mur du son j’ai très envie de vomir mon 4 heures, mais trop tard nous sommes arrivés grand merci de rien monsieur c’est notre métier bonne chance à votre maman. Et hop : bonjour monsieur que s’est-il passé qui êtes-vous quand l’avez-vous trouvée ? Et zou : un scanner une piqure un transfert pour l’hôpital universitaire une opération. Lorsque je la retrouve, au milieu de la nuit calme, blottie dans l’un des six lits de l’immobile salle de soins intensifs, elle me prend la main, me regarde souriante et dit : « je parle ». Un miracle, non divin mais fruit d’une parfaite collaboration entre des femmes et des hommes engagés, usant d’une infrastructure adéquate. 

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Puis, l’après. Mom revient à l’hôpital de province. Seulement ce n’est plus aux urgences, à l’urgence. C’est dans un service ordinaire. Avec des êtres ordinaires, ou du moins pris par l’ordinaire des retards, des inattentions, des réponses idiotes, absurdes, scandaleuses. Comme l’intimité est de type kolkhozien, j’ai entendu une jeune doctoresse proposer à la fille de la voisine de chambre – voisine n’ayant pas connu la récupération miraculeuse – de choisir un « projet de soins palliatifs » pour sa maman. La fille, pourtant apparemment bien neuronée, n’a pas compris. Tu m’étonnes… un projet de soins palliatifs, c’est un peu comme une maternité pour nouveaux-morts, ou un coiffeur pour chauves : va-t’en capter. Entendu aussi un vieux toubib répondre à un mari, inquiet des tendances suicidaires de sa femme, que parfois les gens ont des bonnes raisons de mettre fin à leurs jours. Ben oui, c’est vrai. Bref, un elcarim, un miracle à l’envers, fruit pourri d’une parfaite lassitude d’êtres apparemment saturés, usés, qu’aucune adrénaline ne ramène à nous, à eux-mêmes, à leurs rêves initiaux de don et d’aventure humaine.

Discutant de cela avec notre ami le bon Dr L, il me disait que c’est un vrai problème de santé publique. L’efficacité des interventions d’urgence et chirurgicales est telle que nous gagnons encore chaque année en durée et qualité de vie. Mais la déglingue du niveau de soins habituels en nursing est telle que ces gains sont en bonne partie perdus dans les infections et autres erreurs de perfusion. Je n’ai pas vérifié ses sources, mais lui fais confiance ; c’est exactement ce que nous avons expérimenté.

Réfléchissant à la chose, il m’a semblé que l’on retrouve aussi ce grand écart en politique. Bon nombre des pays européens ont été capables de faire face à la crise Covid extraordinaire. On peut adresser bien des critiques aux États, dont certaines justifiées. Toutefois, sans leurs interventions nous aurions vécu une hécatombe, et sans les moyens financiers injectés dans l’économie le nombre de pauvres et de faillites aurait explosé. Mais, en temps ordinaires, nous ne parvenons pas à enrayer la dégradation de l’environnement, la montée des inégalités et des partis populistes.

Nous retrouvons même l’écart dans notre vie de famille. Car il n’est pas difficile d’être encore et toujours émerveillé et émoustillé par la grande femme blanche, de nous emballer dans des débats et des projets, de rire avec les mômes lors d’un repas mijoté, de partager avec l’un ou l’autre une part de pêche, une course à travers bois, un débat enflammé au bistrot… Mais aller faire les commissions, vider le lave-vaisselle, ne pas oublier d’enlever les clés du pantalon mis à la lessive, quel enfer !  

Alors, que j’me disa à moi-même, comment être à la hauteur de l’ordinaire ? 

Il y a l’approche de Perec. Il passe par la description minutieuse, fanatique, du moindre détail que l’on ne regarde pas. Avec cette attention, il ennoblit le simple réel : votre Altesse la rue, votre Éminence la cuillère, Monseigneur petit vélo… Mais il n’est pas donné à tout le monde, ou en tout cas à tout le monde tout le temps, de s’abandonner à la contemplation. Puisque la contemplation, justement, est extraordinaire. Si nous avons besoin d’une attitude extraordinaire pour pouvoir rendre l’ordinaire extraordinaire, c’est comme s’il fallait déjà savoir chanter pour apprendre à chanter.

Aussi, peut-être, plutôt nous faut-il tenter de percevoir, dans l’ordinaire, le germe de l’extraordinaire. Autrement dit, il n’y a pas une dimension d’extraordinaire dans l’ordinaire, mais une possibilité. C’est très différent. L’ordinaire reste chiant et sans intérêt : le petit vélo un petit vélo. Mais, en faisant attention, on permet à l’extraordinaire de prendre naissance et mûrir dans l’ordinaire : le vélo rend possible le voyage à vélo, réel ou imaginaire. 

On pourra juger cette approche pitoyablement réductrice, considérer qu’il y a là un manque évident de capacité à saisir la poésie du quotidien. Ok : mais que celui qui n’a jamais soupiré vienne repasser mes chemises, et on en parle. En fait, je ne vois pas d’autre approche aujourd’hui. 

Et n’est-il pas urgent d’agir ? Mom, sauvée du pire, aurait pu y rester ensuite pour un bête staphylocoque. L’extrême-droite pourrait continuer à ronger l’Europe. Et je pourrai devenir un vrai connard envers ceux que j’aime, déserteur de nos contraintes. Il nous faut donc revitaliser l’ordinaire, permettre l’élan plutôt que l’étal dirait Jullien, la poésie plutôt que la prose dit Morin, l’ouvert et non le clos de Bergson. 

Il me semble que cela passe par la rigueur monacale d’une attention à la vaisselle, que je suis loin d’avoir acquise. Heureusement, je crois que cela passe aussi par l’alimentation plus amusante de l’extraordinaire, étoile polaire du banal. Car ne s’agit-il pas de défendre l’extraordinaire malgré l’ordinaire, pour l’ordinaire, autant qu’il s’agit de jardiner l’ordinaire en l’arrosant de fantasque ? 

Tu sais, mon P, la tendresse que je porte à Orwell qui prônait la culture des rosiers. Une de ses lectrices qualifiait cela de « nostalgie bourgeoise », alors qu’il y voyait une des « caractéristiques remarquables » de la classe ouvrière. Pour lui, révolution et quotidien se fondent mutuellement. Suivons-le : dans l’audace de l’aventure historique, du bruit, du chant, et aussi dans l’attention silencieuse, le retrait, la modestie, la joie botanique.

Cette joie qui s’empare à nouveau de Mom, vivante encore, malgré tout, plus heureuse que jamais de son ordinaire plus précieux que toujours. Alleluia.

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