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Viallate, maître en chronique, disait que l’on n’écrit bien qu’en s’adressant à une personne en particulier. L’ami P. est mort, mais ceci est fidèle à nos échanges.

Par où ça passe

Copains de copain, dingo criminel et syndrome du castor

24 Nov 2022

Cher P,

L’autre soir, un copain m’a emmené casser la graine avec de ses copains. C’était délicieux : une tablée de quelques femmes et hommes de bonne volonté, curieux et drôles, qui réfléchissent plus loin que le bout de leur nez. Par temps froid, ça réchauffe. 

Tout allait bien dans le meilleur des mondes, jusqu’à ce qu’un moment ça faillisse coincer. Car vint sur la table un récent fait d’actualité aussi triste que navrant : la mort d’un policier, poignardé par un dingo qui était venu dire au commissariat qu’il voulait tuer un flic.

Sitôt faite la déclaration, et avant que le bonhomme ne passe à l’acte, les agents de l’ordre l’avaient emmené au service psy d’un hosto. Mais, une fois sur place, le zozo décida que, finalement non, il n’allait pas s’en remettre à Hippocrate et préférait partir tranquille. Il sortit, s’en alla. Quelques heures plus tard, il tua. L’histoire fit grand bruit, mais rien d’autre. Car hormis le bougre – déjà fiché par les services de renseignement – personne n’avait semble-t-il commis d’infraction, ni même d’erreur dans le cadre existant. 

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Cela faillissa coincer, disais-je, car l’un des convives à table travaille avec des psys dans un hôpital. Au fil de l’échange, j’en vins à tonitruer que l’on ne peut quand même pas se contenter de dire que, si personne n’a commis de faute, personne n’est responsable ! Un homme est mort. Et, dans l’ensemble de la chaine de responsabilité, qui mieux que des psychiatres en service sont à même de déceler le danger face à ce genre de personne ? Si les docteurs sont plus compétents en la matière que Jeff et Piet (les moustachus à casquette qui ont amené le lascar), alors ils sont davantage responsables. C’est évident. Sauf que, à en juger par la réplique de mon voisin de table,  pas tant que ça : « des psychiatres ont-ils eu l’occasion de l’entendre avant qu’il ne parte ? », « quand bien même, que pouvaient-ils faire ? », « l’homme était légalement libre », « la perfection n’existe pas et des accidents arrivent »… Sans réponse commune, et bien qu’adeptes de l’escrime des idées, nous passâmes à autre chose. (Tu vois mon P à quel point j’évolue ? Il y a quelques années, je serais allé à l’engueulade ; là, je me suis dit que ça valait le coup de gamberger et il qu’il y aurait d’autres repas. Me ramollis-je, ou m’ensagesse-je ?).

Et, en courant ce matin, je me suis dit que le gars avait aussi raison. En effet, les psys n’avaient pas été informés correctement par les flics. Dans leur situation, qui aurait pu faire mieux ? Je ne peux pas défendre la nécessité de penser par les situations et les relations, mais continuer à juger abstraitement en fonction d’un beau principe de responsabilité.  Et donc ? (Parce qu’on ne peut quand même pas se contenter de la faute à pas d’chance.) Donc, peut-être que la responsabilité n’est pas chez les uns ou les autres, mais chez les uns et les autres ? Dans le « et » ? Dans l’erreur de ne s’être pas relié convenablement ?

La rencontre des flics et des toubibs n’a pas pu se faire. Leur responsabilité fondamentale est peut-être là. Le problème n’est pas qu’ils n’ont pas bien fait leur travail, mais qu’ils ont accepté de le faire dans des conditions inadéquates. Dans l’isolement. En fait, ils ont rompu la chaine sociale qui seule aurait permis d’éviter le meurtre. Où l’on revient à la vieille définition du mal comme séparation.

Voilà, ça c’est une chose. Et puis, il y a l’autre. La mère de la grande femme blanche est de nouveau tout abimée, dans un centre de revalidation après une opération de sa carcasse. Elle est triste. Elle veut rentrer chez elle. Sauf que cela n’a aucun sens. Chez elle, elle sera toute seule et va se recasser la pipe en moins de temps qu’il faut pour le dire. 

Ces deux faits lointains m’apparaissent pourtant comme les deux faces d’une même pièce de 1 Gâcho (la devise en cours au pays du gâchis). D’un côté, les psys et les flics auraient certainement voulu éviter la coupure de lien, mais ils n’ont pas pu. De l’autre, ma belle-doche pourrait très bien éviter l’isolement, mais elle ne veut pas. Dans les deux cas, il y a myopie, mauvais choix, blocage.

Qu’est-ce qui nous pousse, collectivement et individuellement, à nous enfermer ou accepter des enfermements mortifères ? Souvent nous sommes touchés par le syndrome du castor, occupés à construire des barrages qui bloquent les rivières et les font déborder. Sauf que c’est le cours de nos propres vies que nous bloquons. Il n’y a donc pas d’effet positif, ni pour nous ni pour l’environnement. 

Par ailleurs, tu sais aussi bien que moi que tous les liens ne sont pas bons à prendre. Certains nous fourvoient, nous abiment, nous intoxiquent. Les liens sont donc nécessaires, mais pas suffisants. Il faut qu’ils soient des nexus, ces connexions entre les cellules qui concourent à la vie, et non des nœuds, qui étouffent les pendus.

Souvent je pense à la conviction de Jaurès selon laquelle « c’est en allant vers la mer que le fleuve reste fidèle à sa source ». C’est une façon positive de voir le flux. Et on ne peut pas ne pas le voir positivement. D’abord parce que du meilleur est possible, que nous pouvons contribuer à améliorer. Ensuite parce que refuser le changement rend malheureux et vieux con. Vivre est devenir, alléluia, jubilons avec le p’tit Michel : « Le monde n’est qu’une branloire pérenne. Toutes choses y branlent sans cesse : la terre, les rochers du Caucase, les pyramides d’Égypte (…). La constance même n’est autre chose qu’un mouvement plus languissant. Je ne puis fixer l’objet de mon étude. Il va trouble et chancelant, d’une ivresse naturelle. Je le prends (…) comme il est, dans l’instant où je m’amuse de lui. Je ne peins pas l’être. Je peins le passage : non le passage d’un âge à un autre, ou, comme dit le peuple, de sept en sept ans, mais de jour en jour, de minute en minute. Il faut adapter mon histoire à l’heure » (Les Essais, Livre III, chapitre 2). Cette vision nous oblige à nous demander, face à chaque situation : par où ça passe ? Comment ça peut avancer, sans être coincé, comment rester en mouvement avec autant de fougue que si notre vie en dépendait lors d’une marche par grand froid ?

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