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COURANT D’EXIL

L’exil peut être douloureux, brutal, mortel. Mais c’est, aussi et avant tout, une aventure et une expérience.

23 Nov 2020

« La conquête du bonheur » de Russel, ce philosophe anglais majeur et excentrique, se termine par une réflexion sur la distance entre soi et le reste du monde. Cette distance, écrit-il, « disparaît aussitôt que nous acquérons quelque intérêt sincère dans les êtres et les choses. Grâce à ces intérêts, un homme vient à se sentir comme une partie du courant de la vie et non plus comme une entité isolée et dure, telle la boule de billard qui ne peut avoir d’autre relation avec des entités semblables que celle d’un choc. Tout manque de bonheur résulte d’une désintégration ou d’un manque d’intégration[1]»

Depuis plusieurs années, A- , ma femme de la vie, est en plus de son travail tutrice de Mineurs Étrangers Non Accompagnés. Il s’agit de jeunes, arrivés seuls sur le territoire belge et que l’État prend en charge jusqu’à leur majorité. Souvent, les autorités sous-traitent à des ONG ou à des familles d’accueil ; toujours, un tuteur est chargé de suivre un jeune à travers les étapes de son chemin, de s’assurer qu’il est logé et nourri, scolarisé, épaulé par un avocat. Les causes du voyage sont diverses : fuir un pays en guerre, jouer les éclaireurs pour la migration de proches, échapper à un mariage forcé…

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Ahmed est arrivé il y a quelques semaines. Il a 16 ans. Il a quitté l’Algérie et, 6 mois durant, a franchi la mer, remonté les routes d’Espagne, fait escale à Paris où il a vécu de petit boulots dans les caves de notre société. A- l’a rencontré rapidement. Il est vif et impatient. Il est inscrit auprès de l’Agence fédérale pour l’accueil des demandeurs d’asile et la Croix-Rouge le loge dans l’un de ses centres de Bruxelles. Trouver une école est plus difficile. À la rentrée de septembre, les classes sont surchargées. Ensuite les interlocuteurs s’effacent, assistants sociaux en vacance et administratifs en maladie.  Les jours passent.

Vendredi, A- reçoit un appel de la police de Zeebruges : Ahmed est retenu au poste. Il a cherché à monter dans un camion pour passer en Angleterre et a été pris. Nous terminons chacun notre journée de boulot, je passe la prendre et on monte sur l’autoroute de la mer. Le soir tombe, dans les files on dirait que chaque voiture vide est conduite par un mannequin en bakélite, il pleut si fort que le bruit des gouttes et des essuie-glace fatigués couvre, par moment, le son de nos voix. `

Ahmed et Sala sont pareil à deux chats qui courent libres, radieux, plein d’énergie et de désirs.

Et puis voilà les grues, la digue, des ponts, des wagons en attente, l’enseigne de la police. Il fait nuit.

À l’entrée du poste une dame gentille nous fait passer la porte sécurisée, nous demande de patienter. Le lieu est propre, presque aseptisé. Sur le grand mur du hall qui monte du rez jusqu’au plafond du premier, un bateau de secours est peint sur une mer calme, mais avec une vague suffisamment pleine d’écume pour que l’on perçoive l’engagement audacieux des commis de la Nation.

Un homme, la trentaine, corps exercé et pistolet à la hanche, nous interpelle :

  • Vous êtes là pour le numéro 4 ou le numéro 5 ?
  • Pour Monsieur Ahmed (et A- de donner le nom complet, de manière claire et distincte).

L’agent nous permet de dire deux mots à Ahmed, dans un parloir comme en prison alors qu’il va sortir dans un instant. Pourquoi ? Règle ? Forme d’intimidation ? Bêtise ? Routine ? Ahmed est en short, pieds nus, sans plus aucun effet. Ses vêtements lui ont été confisqués. Pourquoi ? Au bras, il a un bracelet fluo avec un numéro, le cinq. Cela nous paraît insensé et dégradant. Le garçon est tout sourire. Il est grand, nonchalant comme l’un de nos ados, passe la main dans ses cheveux bouclés et sur sa barbe naissante, sans effet, simplement comme pour s’assurer qu’il est bien là au moment de se mettre en route. Il récupère ses affaires, se change ; nous sortons.

Sitôt dehors sur le parking, dans la lumière hachurée de pluie qui tombe de hauts lampadaires, il va droit au point : pas question de rentrer au centre Croix-Rouge. Il veut attendre Sala, un ami qu’il s’est fait sur la route, son frère d’exil ; il ne le lâchera pas et demain ils tenteront à nouveau de passer.

Ensemble, ils en ont vu plus que la plupart d’entre nous n’en verrons jamais. D’accord, on va attendre que Sala sorte. Et puis nous irons nous mettre au chaud, manger un bout et aviser. Le voilà. Il est aussi petit et râblé qu’Ahmed est filiforme, mais il affiche un sourire aussi lumineux, une mise aussi soignée.

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Calés devant des frites dans un bistrot aux couleurs pop, nous interrogeons. Pourquoi vouloir passer à tout prix en Angleterre, alors qu’il est possible de rester presque deux ans ici, d’être en sécurité, d’aller à l’école ? Non, c’est vrai, il n’y a pas encore de place à l’école. Mais c’est parce que… Comment l’excuse de la lenteur administrative pourrait-elle les convaincre ? Et puis il y a le cousin de l’un, un ami de l’autre qui les attendent là-bas. Le téléphone de Sala sonne. Il répond dans un arabe musical. Son sourire à mil watts revient et son débit s’accélère. Il raccroche, les yeux pétillants. Un de leurs amis vient de réussir, est de l’autre côté et n’a même pas été pris par les bobbies. CQFD.

Ce soir-là, ils acceptent finalement de rentrer à Bruxelles pour reprendre des forces. Ils retenteront le coup sans tarder. Dans la voiture, côté à côte sur le siège arrière, ils ont le visage éclairé par la lueur bleue de leur téléphone. Ils partagent des écouteurs, de la musique, des rêves.

Quelques jours plus tard, la police de Middelkerke appelle. Ils sont au poste. On y retourne. Sala est déjà dehors, on fait sortir Ahmed. Les policiers qui le libèrent sont très courtois ; celui qui les a coffrés la nuit leur aurait refusé toute boisson, nourriture, coup de fil, les aurait menacés de violence.

Cette fois les deux compères préfèrent rester à la côte et essayer à nouveau dès le lendemain, puis le surlendemain. Impossible de les convaincre de rentrer. D’ailleurs, que signifie « rentrer » ?

L’exil peut être douloureux, brutal, mortel. En 2018, selon l’ONU 2275 migrants se sont noyés en Méditerranée. 2275 hommes, femmes, enfants, 2275 histoires différentes, 2275 regards qui ne regarderont plus, bouches qui n’embrasseront plus, esprits qui ne penseront plus, 2275 personnes qu’aucun de nous ne pourra jamais rencontrer.

Mais l’exil est aussi une aventure. Ahmed et Sala sont pareils à deux chats qui courent, radieux, plein d’énergie, de désirs et, malgré leurs passages derrière les barreaux, plus libres que certaines boules de billards en uniforme.

 

[1] Russel, B. (2001). La conquête du bonheur. Paris : Payot et Rivages, p.232.

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