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Écrire à un ami

Viallate, maître en chronique, disait que l’on n’écrit bien qu’en s’adressant à une personne en particulier. L’ami P. est mort, mais ceci est fidèle à nos échanges.

D. est mort, Vive D.

Chourrida, gospel au galop, bios et zôé

4 Aug 2022

Cher P,

D. est mort. 

La faucheuse est passée pour emporter le père de la grande femme blanche, mon beau-père.

Un soir, le téléphone sonne. Une infirmière de la maison de retraite annonce qu’il va mal. Nous le rejoignons. Nuit d’agonie. Dernier souffle au matin.

S’ensuivent des jours de navigation entre les bancs de sable émotionnels de chacun, la recherche d’un passage jusqu’à l’enterrement. 

La cérémonie est finalement juste et belle, à son image.

À peine le caveau refermé, fatigués, nous prenons la route des vacances attendues. Cette mort leur donne une autre perspective, étrange, fantastique. 

Un fantastique qui couve pendant la longue descente vers la Provence, le doux repas que nos amis ont préparé sur une terrasse isolée, la soirée étoilée.

Puis qui éclot, au petit matin, alors que je pars courir. Je croise un tiers de triple buse, une palombe d’un doute me frôle, un lièvre véloce traverse le chemin avant d’entrer dans un buisson pour aussitôt en ressortir transformé en tourterelle rose, dans les vergers il y a des pommes en forme de poires, des cageots à quai sur des cargos invisibles en partance pour l’usine à confiture. 

Plus tard, nous sommes à Arles. Dans les arènes, il y a une chourrida. L’antique ellipse est bondée. Sur les gradins des vaches et des taureaux bien mis en flanelle rouge, bleue, jaune s’esbaudissent et commentent le combat : un jeune torero au corps à corps avec un cruel chou-fleur.

Quelques jours de repos, et nous reprenons la route vers un deuxième acte en montagne.  La grande femme blanche me raconte que, en voyage, son père les emmenait voir toutes les églises possibles. Nous prenons un chemin de traverse et montons vers un monastère perdu. C’est bientôt l’heure de sexte. Nous attendons, seuls, dans le frais et l’obscur de la nef. Alors une voix surgit, la porte du cloître s’ouvre et une opulente beauté noire surgit sur un gospel au galop. Une dizaine de petits moines habillés en bure à paillettes la suivent et l’accompagnent d’une polyphonie endiablée. 

Le gîte nous attend dans un hameau accroché sur une pente raide, face à l’ouvert.

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Dès le lendemain, nous partons pour une randonnée à trois mille mètres d’altitude. Nous traversons un interminable champ de pierres. Les cairns nous guident, tu sais, ces pyramides de cailloux qui servent de balises dans le désert minéral. Le mouvement du corps entraine celui de l’esprit. Une question du prêtre lors des funérailles me revient : « Et vous, dans votre vie, qu’avez-vous fait de la vie ? ». 

Les Grecs, note François Jullien, faisaient la distinction entre bios, c’est-à-dire la vie bonne, éthique, politique, et zôé, la vie en tant simplement qu’être en vie, la vie qui fait de nous des vivants. Ensuite, dans l’Évangile, Jean a introduit une nouvelle distinction. D’une part, il garde cette idée de la vie en tant simplement qu’être en vie et la renomme psuché ; il s’agit d’être animé, de maintenir un souffle vital. Et, d’autre part, il reprend le terme de zôé mais en lui donnant un tout autre sens que les Grecs. Il ne s’agit plus d’être seulement en vie : il s’agit d’avoir en soi la vie qui déborde, absolue, qui ne peut mourir. « Moi, je suis venu pour que les hommes aient la vie et qu’ils l’aient en abondance », dit son Christ (10, 10).

Cette distinction rend possible le grand « qui perd gagne », la perte de sa vie étroite pour qu’une vie plus large, qu’un flux passant par nous se poursuive. C’est ainsi que l’on peut éviter l’enlisement, se décaler, se détacher.

Je me dis que, pour les années qu’il me reste, peut-être me faut-il davantage encore regarder la vie, la sentir, l’appréhender comme un débordement fantastique. 

Essayer d’en saisir et nourrir davantage la foison, les contrepoints, les « pourquoi pas ? ».

Essayer, aussi, encore, avec d’autres, d’y construire des cairns imaginaires pour dessiner une voie viable et joyeuse.

D. était un fervent croyant. Il aurait sans doute souri de lire un païen comme moi, troublé par son enterrement, citer St-Jean.

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