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L’action est possible même par temps désespérant. Les différences locales dans la déportation des Juifs lors de la Shoah nous le prouvent. Que peut-on y apprendre sur l’engagement individuel et collectif ?

15 Sep 2022

Par où passer ? Telle est la question que se pose chacun de nous dans sa vie, et que nous nous posons ensemble. Aujourd’hui, nous nous demandons par où passer pour éviter que la terre ne surchauffe, que notre continent ne s’embrase ou que l’existence d’une part grandissante d’entre nous ne soit submergée par la précarité. 

Malgré les avancées politiques, techniques, les innovations positives de bien des entreprises et associations, de nombreux citoyens deviennent de plus en plus sceptiques sur nos capacités d’action. Au point qu’une récente enquête du think tank « Destin commun » révélait que l’abstention se trouve dorénavant aussi chez les Français qui se passionnent pour la politique, et plus seulement chez ceux qui s’en désintéressent. 

Alors peut-on trouver, dans notre histoire, dans les moments difficiles que nous avons traversés, des enseignements ? 

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Victoires des résistances locales

Paradoxalement peut-être, la Shoah peut nous apporter un certain éclairage. Car, bien que l’extermination des Juifs d’Europe soit un trou noir de notre civilisation, elle n’a pas été uniforme. Certains individus, certains groupes, certains pays ont réussi à contrecarrer l’ordre nazi de déporter. 

Il est toujours délicat de comparer les époques. En particulier, la référence à la lutte contre le nazisme et à la Shoah peut être dangereuse. Car elle peut alimenter des intentions abjectes de minimiser la gravité politique et morale du génocide. Il ne s’agit évidemment pas de cela ici. La précaution prise, allons au fait : comme pendant la guerre, une impression d’impuissance et de catastrophe gagne aujourd’hui. Chercher une inspiration dans la résistance a donc du sens, a fortiori lorsque l’on sait que le danger encouru par cette résistance était sans commune mesure avec les éventuels petits inconforts de nos engagements actuels ; qui peut le plus peut le moins.

La question n’est pas de savoir si agir est possible, mais comment agir dans telle ou telle situation. Pour autant il n’est pas certain que, collectivement, nous ayons la vision globale, le souci des liens et le courage nécessaires. 

Des historiens se sont intéressés au refus de collaboration et à la différence dans l’ampleur des déportations selon les lieux. Cette différence est énorme : moins de 1% de la communauté juive de Bulgarie ou du Danemark a été déportée, mais 90% des Juifs de Pologne ont été assassinés, soit trois millions d’enfants, de femmes et d’hommes. La Belgique docile – selon le titre du rapport du Ceges au Sénat – s’en est tenue à son habituel sens du « moindre mal » : de 27 à 43% des Juifs déportés, selon les sources, 30.000 morts par compromis.

Un argument facile pour justifier ces différences consiste à avancer le degré d’antisémitisme préalable à la guerre, ainsi que le pouvoir des Allemands dans les pays occupés. En effet, il y avait des attitudes diverses à l’égard des Juifs, et l’occupation allait du gouvernement direct au maintien de gouvernements nationaux largement autonomes. Mais les faits prouvent que ces arguments ne suffisent pas.

Le paradoxe hollandais

Ainsi certains auteurs, tels Ultee, Flap puis Peter Tammes, parlent du « paradoxe néerlandais » : un taux de déportation de 73% de la population juive, bien au-dessus de ses voisins, alors que l’antisémitisme et l’emprise des SS étaient plus faibles que dans d’autres pays. Cette contradiction fait pendant au « paradoxe français » indiqué par Maxime Steinberg et approfondi par Jacques Semelin : la France avait une forte tradition antisémite et fut sous forte domination allemande, mais 75% des Juifs ont survécu.

Afin de comprendre le paradoxe hollandais, Tammes a utilisé un modèle multiniveau combinant plusieurs facteurs explicatifs. Il a aussi changé l’échelle habituelle de l’observation, passant du plan national au provincial, puis au local. Parmi les 122 municipalités comptant au moins 25 résidences juives, il observe que le pourcentage de survivants varie entre 10% et 75%. La différence tient notamment à la férocité variable des responsables allemands des districts de ‘Sicherheitspolizei’, ainsi qu’à l’enthousiasme collaborationniste des bourgmestres responsables de la police locale. Mais lorsque ces facteurs sont associés à d’autres, comme une proportion élevée de citoyens catholiques ou une habitude de liens entre communautés, ils perdent en importance. 

Tammes a encore précisé son analyse en descendant cette fois au plan individuel. Il y constate que le taux de survie des immigrants est plus élevé que celui des Juifs néerlandais. Il en tire l’hypothèse que les réfugiés ayant quitté l’Allemagne et l’Autriche auraient été mieux informés des dangers, donc plus prudents et prompts à tirer parti des protections possibles. 

Marnix Croes a lui aussi travaillé au niveau individuel, mais en particulier dans la province d’Overijssel. Et son analyse nuance la précédente. En effet, il identifie notamment que si la nationalité et la classe sociale sont des facteurs explicatifs, ils ne sont pas décisifs. Ainsi, un niveau social élevé engendre de meilleurs contacts avec le Conseil juif et une meilleure intégration dans la société non juive, y compris pour les immigrés. Ces connexions permettent de reculer le moment d’un enfermement au camp de transit de Westerbrok. Mais, souvent, le temps de répit n’est pas mis à profit pour se cacher. Les passe-droits peuvent provoquer un sentiment de sécurité, fatal, Juifs nantis ou allemands ne faisant que retarder leur mort.

Le sauvetage danois

Si l’on observe les pays où la déportation a été faible, le cas du Danemark est parlant. Raul Hilberg, dans « La destruction des Juifs d’Europe » (chap. 8, T II), raconte la chronologie du sauvetage de toute la communauté juive du pays et permet d’en percevoir des ressorts.

Au début de la guerre, le Danemark obtient un statut autonome grâce auquel il garde un gouvernement national, un Parlement et même une armée. En 1942, alors que la solution finale a été formulée à Wansee, la pression sur les Juifs monte partout en Europe. Le Premier ministre Scavenius menace alors que tout son gouvernement démissionne si les Allemands exigent des mesures anti-juives. Werner Best, plénipotentiaire du Reich qui a sévi en France, obtient seulement le retrait de quelques Juifs de la vie publique et commerciale. Mais à la fin de l’été 1943, l’état d’urgence est déclaré : les Allemands prennent directement en main le commandement militaire, l’armée danoise est dissoute, le Gouvernement démissionne et confie les ministères à des fonctionnaires dirigeants dénués de tout esprit de coopération. 

En septembre, Best devient dictateur de fait du royaume et Hitler ordonne la déportation des Juifs. L’opération est prévue pour la nuit du 1 au 2 octobre. Craignant de gros troubles, une grève générale et une abdication du Roi, les Allemands font fuiter l’information. Résultat : la police allemande n’arrête « que » 477 personnes, qu’elle expédie à Theresienstadt et non dans un camp d’extermination. Le 3 octobre, l’Église fait lire en chaire une lettre pastorale signée au nom des évêques indiquant que la persécution va à l’encontre de l’Évangile, partout des familles cachent les fuyards, et la population entière se mobilise pour organiser la traversée de la mer jusqu’en Suède. Des centaines de pêcheurs s’engagent et sont indemnisés par un système de collecte populaire. En un mois, la communauté est sauvée :  5919 Juifs, 1301 demi ou quart Juifs, et 686 non-Juifs mariés à des Juifs accostent en Suède. Finalement, 60 Juifs périront.

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Marge, liens, vision et Courage

Les cas hollandais et danois, et la plupart des cas si l’on y entre en détail, montrent qu’il était possible d’agir contre l’Allemagne. L’extermination des Juifs n’était pas une fatalité. Par leur action, des femmes et des hommes ont prouvé que, même dans une situation apparemment bloquée, on peut déceler des marges de manœuvre. 

Mais identifier les marges ne suffit pas. Il faut aussi être capable d’en profiter. Pour ce faire, trois éléments apparaissent dans les actions réussies. 

Le premier est la vision des enjeux. Le fait que bon nombre de Juifs hollandais aient sous-estimé les risques, n’aient pas mis à profit leurs répits, ou aient pensé à tort pouvoir compter sur des structures de collaboration témoigne de ce que la vision à court terme ne suffit pas. Il faut s’attacher à la vision d’ensemble, et dans la durée. 

Or, aujourd’hui, l’importance des variables et la volatilité des situations rendent l’élaboration des compréhensions globales et des perspectives stratégiques bien difficile. 

Le deuxième élément est l’importance du lien. Partout, c’est le lien et le sentiment de l’importance du lien qui ont été décisifs : ils ont donné l’envie d’ouvrir une porte et de prendre un risque. 

Or, aujourd’hui, l’isolement des individus et des communautés est un fait massif qui va à l’encontre de cette dynamique de relations.

Enfin, le troisième élément est le courage. Car une chose est de savoir, une autre d’avoir envie, et une autre encore est de vouloir et oser. Les sauvetages n’ont eu lieu que parce des personnes ont été courageuses.  

Or, aujourd’hui, le courage de dire les faits, les nuances, de poser les questions qui fâchent et de prendre des décisions porteuses à terme mais qui font mal aux plus puissants ne semble pas être la vertu la plus partagée. 

Bref, aujourd’hui comme pendant la Seconde Guerre mondiale, nous avons évidemment des marges de manœuvre. La disponibilité d’une information abondante, à portée de clic, nous permet sans aucun doute de les identifier. La question n’est donc pas de savoir si agir est possible, mais comment agir dans telle ou telle situation. 

Pour autant il n’est pas certain que, collectivement, nous ayons la vision globale, le souci des liens et le courage nécessaires. 

Libre à nous qu’il en soit autrement.

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