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Viallate, maître en chronique, disait que l’on n’écrit bien qu’en s’adressant à une personne en particulier. L’ami P. est mort, mais ceci est fidèle à nos échanges.

ÊTRE ABBAYÏSSANT

Canard perdu, arc brisé et statistique migratoire.

19 Jan 2023

Cher P,

Voilà, la trêve de Noël est terminée et le cours de la vie a repris normalement, c’est-à-dire de manière pathologique : dans le bruit, la fureur et la mayonnaise en pot.

Comment se souvenir qu’il y a quelques jours encore nous étions au paradis bourguignon ?… Le feu crépitait dans l’âtre du gîte, le canal somnolait ravi alors que je courais à ses côtés, sous un ciel si éblouissant qu’un canard s’y perdit. Bien sûr, nous sommes passés chez toi. Je me suis assis sur le pas de la porte de ta maison vide, ai fait silence une minute en souvenir de toi, de tes cendres, de leur éparpillement dans l’invisible. 

Comme à chaque fois, nous sommes retournés à l’abbaye de Fontenay. C’est un des endroits les plus merveilleux du monde. Voilà : c’est comme ça, net, sûr, indiscutable. L’abbatiale en terre battue me laisse sans voix, la charpente du dortoir en navire inversé me fait voguer à l’infini. Et, dans la salle du chapitre, je m’assieds sur les bancs de pierre. Je regarde les arcs du cloître qui murmurent aux courbes du jardin. Puis je vois les fantômes des moines discuter. Mais je ne comprends pas ce qu’ils disent. Le son est coupé, sans doute retenu dans un pli du passé. Ce n’est rien. J’imagine, leurs accents venus des quatre coins de France et d’Europe, leurs sujets graves ou futiles, leurs non-dits.

Cet endroit est tellement beau, tellement paisible, que toujours en sortant je me demande ce que nous pouvons apprendre de ce lieu. 

D’abord, parce qu’une abbaye est en grande partie l’inverse de notre environnement. C’est un microcosme clos, hors du monde, où l’on s’engage sur une aspiration religieuse, sans limite de temps. Alors que nous vivons dans le chaos d’un monde connecté de partout, souvent en dilettante, légers, provisoires. Sommes-nous bien raisonnables ?

Ensuite, parce que les abbayes ont formé un réseau décisif. Elles constituaient un point focal de la société. Aujourd’hui, quels sont ses équivalents ? Les bourses, qui d’ailleurs n’existent plus mais sont remplacées par des réseaux virtuels biberonnés aux algorithmes ? Ou les multinationales ? Les centres de recherche de Google ou Solvay auront-ils pour demain l’influence qu’ont eue les abbayes par leur travail d’exploration, de débat, de copie, de traduction, de conservation du savoir ?

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Enfin, parce que c’est un lieu harmonieux, où l’exigence d’une forme architecturale alimente l’exigence des vies individuelles et collectives. Pendant des siècles, les abbayes ont été le foyer d’expérimentations qui ont souvent préparé la construction des cathédrales. Par exemple, c’est d’abord dans les abbayes que les arcs de plein cintre ont été brisés, puis croisés pour gagner en résistance. Et c’est grâce à ces bris et croisements que l’on a pu élever les voûtes, percer les murs de grandes ouvertures à la lumière. Alors je me demande : comment briser l’arc de ma pensée pour lui permettre de gagner en force et élévation ? Croiser, je vois bien : il suffit d’aller chercher dans d’autres disciplines de quoi bouturer la philosophie. Mais briser l’arc d’une réflexion, qu’est-ce que cela peut vouloir dire ?

Certes, hors des abbayes il y avait un quotidien sans doute aussi foutraque que le nôtre. Et à plusieurs moments les abbayes ont périclité dans le lucre et le stupre. Mais, jusqu’à ce jour funeste de 1516 où François I reprit le contrôle sur la nomination des abbés, avant cela élus, elles ont eu la lucidité et l’énergie nécessaires à leur réforme. Pendant plus de mille ans… 

Comment, nous, pourrions-nous récupérer cette consistance, cette capacité à durer, à changer tout en restant nous-mêmes ? Dans la vie personnelle, cela semble assez clair : t’arrêtes de boire, de baiser, tu te lèves tous les jours à 4 h du mat et tu pries et tu bosses, fastoche ! Mais collectivement ? Par où ça passe ? 

Pourrions-nous trouver de l’inspiration dans les règles monacales ? Dans leur esprit global ? Ou dans certaines d’entre elles ? Par exemple, la règle 66 de Saint-Benoît dit : « On placera à la porte du monastère un sage vieillard qui sache recevoir et rendre une réponse, et d’une maturité qui le préserve de l’oisiveté. Le portier doit avoir son logement près de la porte, afin que ceux qui surviennent trouvent toujours quelqu’un pour leur répondre. Et aussitôt qu’on aura frappé ou qu’un pauvre aura appelé, il répondra “ Deo gratias ”, ou “ Benedicite ”. Puis, avec toute la mansuétude qu’inspire la crainte de Dieu, il répondra en hâte avec toute la ferveur de la charité. Si le portier a besoin d’aide, on lui adjoindra un frère plus jeune. ».

Mettre un sage à la porte, afin de pouvoir accueillir avec célérité et douceur, n’est-ce pas là une magnifique injonction ? Cela nous change des rapports sur l’accueil des réfugiés avec des statistiques en rouge et des résolutions matamoresques à la fermeté.

Bref, en sortant, je me suis demandé : comment, mon P, dans notre temps débridé, pourrions-nous être abbayïssant ?

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