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Éloge de la demi-dinde

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Éloge de la demi-dinde

Peut-on faire la fête dans un monde en feu ? Non, mais si. En fait, cela dépend peut-être de la taille de la dinde.

4 Jan 2024

Avons-nous le droit de nous réjouir alors que, tout autour de nous, il y a le feu : littéralement à Gaza et en Ukraine, dans les forêts, et aussi dans nos esprits apeurés ou nos communautés en tension ? 

Pas de flonflon pour les profiteurs

Cette question fait écho à une interrogation du philosophe Adorno, reprise par Judith Butler : peut-on mener « une vie bonne à l’intérieur d’un monde dans lequel la bonne vie est (…) interdite au plus grand nombre » (2014, p. 57) ? 

Comme son ainé, Butler répond par la négative. Elle considère que, puisque nous ne pouvons pas exister sans les autres, puisque la relation nous est constitutive, nous ne pouvons pas jouir pleinement du monde quand nos frères humains souffrent. D’autant que, souvent, ces derniers souffrent pour que nous soyons bien, sont les soutiers d’un système duquel nous profitons.

L’argument est d’autant plus convaincant que, si ceux avec qui nous partageons une condition vulnérable sont exclus de la joie ou même de la dignité, c’est en général pour la simple raison qu’ils sont nés au mauvais moment, au mauvais endroit. Nous pourrions être à leur place si les dés du hasard avaient été jetés autrement. Et, à leur place, que penserions-nous ? Que sentirions-nous ? Évidemment nous n’en savons rien. Toutefois, il n’est pas impossible que nous éprouverions un grand sentiment d’injustice, voire d’insupportable devant ces petits imbéciles légers qui festoient.

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Ou alors, on peut voir les choses autrement. 

En décembre 1946, alors que l’Angleterre déjà se reconstruit mais qu’une grande partie de l’Europe est encore en ruine, George Orwell défend l’idée, non pas de manger, mais de trop manger à Noël. « Un Noël délibérément austère serait une absurdité, écrit-il. L’intérêt de Noël est qu’il s’agit d’une débauche. (…). On peut décider, en toute connaissance de cause, qu’un bon moment occasionnel vaut bien les dommages qu’il inflige au foie. En effet, la santé n’est pas la seule chose qui compte : l’amitié, l’hospitalité, l’état d’esprit et le changement de perspective que l’on obtient en mangeant et en buvant en bonne compagnie sont également précieux. (…) L’expérience dans son ensemble, y compris le repentir qui s’ensuit, constitue une sorte de rupture dans la routine mentale (…), ce qui est probablement bénéfique. » (Tribune, 20.12.46).

Par exemple, le prochain gouvernement ne s’accordera pas sur un grand plan qui renverserait le système de soins asphyxié – où l’argent va en masse aux maladies des mourants – en un système de santé – qui entretiendrait la santé de tous en agissant sur l’alimentation, l’addiction, l’isolement…

Sous sa légèreté apparente, cette défense de la fête contre les pisse-vinaigre est fondamentale. Car la fête, nous disent les anthropologues, est un des creusets de l’humanité. Les fêtes de fin d’année, en particulier, ont une dimension rituelle. Nous y créons un espace-temps différent de celui de la vie ordinaire. Là, à ce moment, nous sommes reliés aux autres époques, par la reprise des traditions, et aux autres personnes qui accomplissent les mêmes gestes que nous en décorant leur maison, offrant des cadeaux, envoyant de vœux. À Noël nous honorons nos familles, racontons leurs histoires, les rendons belles, et au Nouvel An nous faisons de même avec nos amis.  

Ça depend…

Ou alors, on peut voir les choses autrement. 

Dans le même texte de 1946, Orwell devance Butler et écrit aussi : «  le seul motif raisonnable de ne pas trop manger à Noël serait que quelqu’un d’autre ait plus besoin de nourriture que vous. (…) J’écris pour faire l’éloge de Noël, mais pour faire l’éloge de Noël 1947 (…). Le monde dans son ensemble n’est pas vraiment en état de se réjouir cette année. Dans de telles circonstances, nous pourrions difficilement avoir un Noël “digne de ce nom”, même si les matériaux nécessaires à sa célébration existaient. (…) Je souhaite donc à tous un Noël 1947 à l’ancienne et, en attendant, une demi-dinde, trois mandarines et une bouteille de whisky à un prix qui ne dépasse pas le double du prix légal. »

Ainsi, à quelques phrases d’intervalle l’écrivain nous dit qu’un Noël délibérément austère serait une absurdité, puis prône la modération. Car, dans l’excès, Noël en ’46 ne serait pas digne de son nom, ne serait pas à la hauteur du sens relationnel qu’il indique. La contradiction n’est donc, elle, pas du tout absurde. On peut au contraire la comprendre comme le souci d’une cohérence décente, dans l’esprit de la décence commune à laquelle Orwell appelle souvent. En nous proposant de faire la fête d’une demi-dinde seulement, il va contre l’évidence de l’excès, au nom d’une solidarité qui dépasse notre premier cercle, mais sans pour autant sacrifier ce dernier.

Aujourd’hui, une telle morale de la demi-dinde pourrait-elle nous rendre supportables aux yeux de ceux qui survivent sous les bombes ? Et, demain, pourrait-elle nous encourager à une réserve qui, contre la sobriété angoissée reposant sur l’obsession de sa propre survie, se fonderait dans l’exigence d’une fête pour tous ? Cela mérite discussion. Déjà, on devrait pouvoir compter sur l’approbation de 50% des dindes.

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