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SURVIVANCE DES LUCIOLES

Les valeurs humanistes, telles les lucioles, ont-elles disparu ? Ou, comme l’indique le philosophe Didi-Huberman, notre regard ne serait-il plus assez curieux pour les voir ?

13 Mai 2021

« Les lucioles ont-elles vraiment disparu ? » Telle est la question que posait Georges Didi-Huberman fin des années 2000[i]. Les lucioles, au sens métaphorique, représentent une certaine idée de l’humanité et de la communauté : celle d’hommes et de femmes qui peuvent désirer par eux-mêmes, expérimenter le monde, le partager. 


AVEC PASOLINI…

Didi-Huberman construit sa réflexion au départ et autour de l’écrivain cinéaste Pasolini qui, en 1975, publiait un texte déplorant la disparition des lucioles[ii]. Il s’agissait pour lui d’affirmer le retour du fascisme, sous le masque de la démocratie chrétienne. Celle-ci n’aurait pas été capable d’éviter que l’industrialisation et le consumérisme ne détruisissent les valeurs et cultures de l’Italie, notamment celles des milieux populaires et agricoles. 

Pour Pasolini, l’évolution néofasciste est plus grave encore que le fascisme. Car, sous Mussolini, on pouvait résister, paraître marcher au pas mais garder, en fait, son propre système. Au contraire, à partir des années ’60 la culture bourgeoise envahit tout. « Chacun finit par s’exhiber à l’égal d’une marchandise dans sa vitrine, façon de ne pas apparaître, justement. » Les lumières du passé auraient disparu aussi sûrement que celles des lucioles.

… CONTRE PASOLINI

Didi-Huberman ne partage pas le pessimisme de Pasolini. Au fil du temps, le cinéaste se serait enfermé dans une contradiction. « Vision dialectique d’un côté : capacité à reconnaître dans la moindre luciole une résistance (…) Désespoir non-dialectique de l’autre : l’incapacité à chercher de nouvelles lucioles une fois qu’on a perdu les premières – les « lucioles de la jeunesse » – de vue. » Ainsi, le problème n’est pas tant que les lucioles disparaissent de notre vue. Il est plutôt que nous renoncions à les suivre, que nous restions à une place qui n’est plus la bonne pour les apercevoir.

On peut opérer un retournement du pessimisme par la logique. C’est bien dans l’obscurité qu’existe la possibilité d’une lumière. De même, c’est bien par contraste avec un horizon social aveuglant, immense et immobile, que peuvent exister des images ou des configurations de pensée alternatives qui permettent de démonter, analyser, contester l’horizon.  

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« Les lucioles, il ne tient qu’à nous de ne pas les voir disparaître. Nous devons nous-mêmes devenir lucioles et reformer par là une communauté du désir, une communauté des lueurs émises. » (G.D.-H.)

LE RÉEL EST POSSIBLE

Il s’agit là d’un travail, peut être difficile, hasardeux, mais possible. Même sous le nazisme, ou pendant la guerre contre lui, cela fut fait. Didi-Huberman donne des exemples. Entre 1933 et 1945, le linguiste Victor Klemperer note minutieusement l’effet de la propagande sur la langue allemande, qui dérive progressivement jusqu’à se vider de toute capacité de vérité[iii] . Entre 1933 et 1939, Charlotte Beradt recueille les rêves de centaines de femmes et d’hommes ordinaires pour rendre compte de ce que le nouveau régime fait aux esprits[iv]. Engagé dans la résistance, le poète René Char noircit ses Feuillets d’Hypnos[v] de pensées faisant songer à celles que Marc-Aurèle cultivait pour s’encourager

Didi-Huberman conclut donc sur une ouverture. « Les lucioles, il ne tient qu’à nous de ne pas les voir disparaître. Or, nous devons, pour cela, assumer nous-mêmes la liberté du mouvement, le retrait qui ne soit pas un repli, la force diagonale, la faculté de faire apparaître des parcelles d’humanité, le désir indestructible. Nous devons donc nous-mêmes (…) devenir lucioles et reformer par là une communauté du désir, une communauté des lueurs émises, de danses malgré tout, de pensées à transmettre. Dire ‘oui’ dans la nuit traversée de lueurs, et ne pas se contenter de décrire le non de la lumière qui nous aveugle. » 

ET AVEC DIDI-HUBERMAN…

Ce livre, merveilleusement subtil et érudit, reste aujourd’hui profondément stimulant. Nous pouvons, nous aussi, faire avec lui et contre lui.

Car les temps actuels peuvent paraître sombres. Depuis des années, une certaine harmonie que l’on croyait possible après la guerre froide s’est éloignée, des violences radicales ont frappé, les déséquilibres environnementaux nous menacent, et la crise de la Covid nous chamboule ; sur tous les sujets, de nombreux médias nous saturent et nous effraient. 

Avec le philosophe, nous pouvons nous obliger à déplacer notre regard, à nous déplacer, pour chercher ceux qui résistent et inventent. Et ils sont nombreux, dans tous les lieux, tous les domaines[vi]. Il apparaît alors que la situation est plus nuancée que nous ne l’imaginions. Et il ressort que la jeune génération ne s’inscrit pas à l’identique dans les pas des précédentes : elle est souvent plus ouverte, mieux formée, plus distante et méfiante à l’égard des idées toutes faites[vii].

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… CONTRE DIDI-HUBERMAN

Mais peut-être faut-il aussi penser contre le philosophe. Tout d’abord, en contestant l’extériorité que la métaphore porte à suivre. La lumière des lucioles n’est visible que dans la nuit, et donc hors des lumières de la ville, loin du monde, ailleurs. Or, on peut penser que la résistance doit s’opérer ici et maintenant. 

Ce n’est pas en quittant la société qu’on pourra l’améliorer. C’est au contraire en installant la contre-culture dans la culture même, en utilisant avec intelligence des nouveaux médias légers contre le cynisme de grosses machines à vent, en réarticulant correctement la production de valeur économique avec l’équité et la durabilité que nous pourrons consolider la démocratie politique, la coexistence pacifique. 

Agir dans la société permet aussi de prendre appui sur tout ce qu’elle a de positif, en richesses et ressources. La grogne et le militantisme ont souvent la mémoire courte, oubliant que la vie était à bien des égards plus difficile avant, surtout pour les plus faibles[viii]. Georges Didi-Huberman ne le contestera sans doute pas. Au contraire, son travail traite aussi de la révolte[ix]. Mais sa métaphore est compatible avec la fuite, voire l’y encourage.  

Ensuite, l’idée de résistance comme « des » lucioles obscurcit une cohérence de la résistance. Pourtant, sentir, percevoir, conceptualiser, voire imaginer l’unité d’une action de transformation sociale est sans doute nécessaire si l’on veut lui donner de l’ampleur. En France, l’existence d’une pensée de la démocratie portée par les Lumières a été décisive dans la différence entre la Révolution et les jacqueries précédentes. Quelle est l’unité d’esprit, d’approche, d’espérance inscrite dans de nombreuses luttes ? Quelles sont les lignes de force de la métamorphose dont faisait l’éloge Alain de Vulpian[x] ? L’image des lucioles ne nous aide pas à répondre. 

À l’inverse, peut-être la métaphore de l’archipel chère à Édouard Glissant[xi] nous y aidera-t-elle. Car des îles aux territoires divers, apparemment isolées, peuvent se reconnaître unies par le lien d’une carte, d’un nom, de certaines institutions. Mais ça, c’est un autre livre…

[i] Didi-Huberman, G. (2009). Survivance des lucioles. Paris : Éditions de Minuit

[ii] Texte initialement paru dans le ‘Corriere della sera’ publié sous le titre « le vide du pouvoir en Italie », puis repris dans le recueil des écrits corsaire comme « l’articles des lucioles » : Pasolini PP. (1976). Écrits corsaires. Paris : Flammarion, pp. 226-238.

[iii] Klemperer, V. (1996). LTI, la langue du IIIe Reich. Paris : Albin Michel.

[iv] Berardt, C. (2002). Rêver sous le IIIe Reich. Paris : Payot & Rivages.

[v] Char, R. (2007). Feuillets d’Hypnos. Paris : Folio.

[vi] Outre les grands classiques internationaux comme MSF ou la Croix-Rouge, Green Peace ou le WWF qui font du travail de terrain couplé à du travail de recherche et de plaidoyer, il y a une efflorescence d’initiatives plus récentes comme, rien qu’en Belgique CitizenLab, Duo for a Job, les coopératives de circuits courts et autres coopératives citoyennes,  la plateforme pour l’accueil des réfugiés, le centre de recherche indépendant sur le capital social Socaba ou des acteurs qui accompagnent les entreprises dans la réduction de leurs empreintes carbone, tel Soil Capital ou CO2 Value.

[vii] Voir par exemple l’étude « Il est temps » sur les 16-34 ans, coordonnée par Quantité Critique (133 questions et 400000 répondants)

[viii] Encore un renvoi à cette source inépuisable : Our world in data.

[ix] Notamment Didi-Huberman, G. (2019). Désirer désobéir. Paris : Éditions de Minuit.

[x] De Vulpian, A. (2016). Éloge de la métamorphose. Paris : Saint Simon Éditions.

[xi] Glissant, E. (1997). Traité du Tout-Monde. Paris : Gallimard. Voir le site qui lui est consacré.

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