Écrire à un ami
Viallate, maître en chronique, disait que l’on n’écrit bien qu’en s’adressant à une personne en particulier. L’ami P. est mort, mais ceci est fidèle à nos échanges.
Drapeau, pas « mais » et flèche.
Cher P,
Tu es mort trop tôt.
Maintenant, j’aimerais que nous allions manger un bout et partager un peu de tendresse dans ce monde de brutes.
Car c’est la guerre, maintenant.
Pas encore chez nous.
Les échos des canons se font pourtant entendre, les esprits s’échauffent, la violence s’amorce, la peur grignote.
Tu es né en 1941. Toute ta génération a été marquée par la guerre.
Mais en creux, indirectement. À travers les souvenirs des parents, dans l’énergie de liberté et de reconstruction alimentée au feu de la douleur.
Tu es né pendant, mais tu as vécu en paix.
Nous, il se pourrait que nous connaissions l’inverse.
Nés en paix, mourrons-nous en guerre ? Drôle de question. Mais ce n’est pas elle qui me taraude.
Comment faire vivre la sagesse en temps de guerre ?
Voilà ce que je me demande.
Tu connais ma conviction que la sagesse peut être une méthode politique, qui peut éclairer l’engagement collectif et non le retrait individuel prôné par toutes les sornettes psycholo-spiritualisto-débilitantes.
Cette conviction est forgée à la fréquentation des Marc-Aurèle, Montaigne ou Gandhi. Tous, ils ont vécu en temps de guerre. Tous, ils l’ont faite, parfois conduite.
Il m’est arrivé de penser que c’est dans le tranchant de ce temps sanglant qu’ils ont distillé leur attitude. Dans la fragilité des vies, des instants, des mots, dans l’ambiguïté des situations et des valeurs, l’absence de bon choix, seulement la possibilité des moins mauvais.
C’est là qu’ils ont éprouvé de façon viscérale la nécessité de préférer toujours l’harmonie, même tendue, de toujours prendre le point de vue du plus petit, même laid, de toujours défendre une certaine retenue qui assure les conditions d’une rencontre, même quand cela nécessite deuil et durée.
L’autre soir, je partais rejoindre un copain juif.
Je partage
Dans la rue, à une fenêtre, quelqu’un avait accroché un drapeau palestinien. Je me disais que ce militant avait bien de la chance d’y voir clair. Sans doute pensait-il qu’il était du côté des bonnes victimes, que ce bout de tissu n’avait aucun rapport avec les égorgeurs du Hamas.
Mon copain est un homme bon, érudit, modéré, qui continue de refuser le manichéisme des gentils/méchants. Il ne trouve pourtant pas insupportable que des civils de Gaza meurent par milliers sous les coups portés par l’État de son peuple. Je me disais qu’il avait bien de la chance de pouvoir oublier les Conventions de Genève.
Bien sûr personne n’a de chance. D’abord parce que ce n’est pas une question de chance, mais de choix.
Ensuite parce que tout le monde perd.
Alors là, maintenant, par où elle passe la sagesse ?
Car il faut bien qu’elle passe par quelque part. Ou alors elle ne sert à rien, quand on en a le plus besoin !
Si l’on est d’un camp, comme peut-être l’accrocheur de drapeau et assurément mon copain, la sagesse pousse-t-elle à s’engager pour ne pas se désolidariser des siens ? « Je me défends donc je suis », chante Pagani. Ou au contraire pousse-t-elle à refuser de prendre part, pour ne pas trahir le meilleur de sa communauté ?
À l’inverse, si l’on n’est pas embarqué par le destin de sa naissance, devons-nous rester à l’écart de tout engagement unilatéral afin de pouvoir continuer à parler avec tout le monde ? Ou ne serait-ce qu’une solution de facilité ? Parce qu’il y a des limites qui ont été franchies, qu’il faut revenir à un minimum d’ordre.
En 1940, une éthique fraternelle poussait à entrer en résistance plutôt qu’à rester sur la touche. En Ukraine, même si le pays est en partie corrompu et sent l’extrême droite sous certaines aisselles, depuis 2022 c’est évident qu’il y a un agresseur et un agressé.
Mais en Israël ? L’éruption de violence palestinienne est intolérable sous cette forme et – non pas « mais » – elle était inévitable. La politique israélienne envers Gaza ou la colonisation en Cisjordanie est indécente et compréhensible au regard de millénaires de persécution.
Dans Le Rabbin et le psychanalyste. L’exigence d’interprétation, Delphine Horvilleur raconte une histoire à laquelle je ne cesse de penser.
« C’est l’histoire d’un très vieux rabbin, très aimé et reconnu, qui vit au fond (…) d’un vieux village hongrois. Il s’appelle Reb Shlomo et il va mourir. Il tombe lentement dans le coma, et tous ses fidèles veulent absolument se tenir auprès de son lit pour recueillir les tout derniers mots du grand maître, la parole précieuse du sage. De temps en temps, le vieux rabbin ouvre les yeux et à un moment donné, il dit : « La vie est… » Il referme les yeux et retombe dans le coma. Ses fidèles sont en transe : « La vie est quoi ? » Quel dernier enseignement va donc nous livrer le maître ? Que veut-il nous léguer avant de mourir ? Le rabbin ouvre à nouveau péniblement les yeux et il dit : « La vie est… La vie est une flèche. » Il referme les yeux et retombe dans le coma.
Ses fidèles sont ébahis : « La vie est une flèche ? Mais quelle merveille, quelle splendeur ! » Un de ses élèves, un des érudits de la maison d’études, dit : « Il faut absolument prévenir l’autre grand sage de cette parole si profonde, le sage Moïshe qui vit au fin fond de la Russie ! » L’élève prend son cheval, traverse les tempêtes de neige, les routes dangereuses et les plaines russes. Il parvient jusqu’au fin fond de la Russie et il trouve l’autre sage. Il lui dit : « Tu ne devineras jamais ce que Reb Shlomo nous a dit à l’article de la mort. Il a ouvert les yeux et il a dit : “La vie est une flèche.” » Moïshe lui répond : « Ah bon ? C’est vrai, il a dit ça ? Moi je pense que la vie n’est pas une flèche. » L’élève répond : « Ah bon ? Il faut que j’en informe immédiatement Reb Shlomo. Peut-être vit-il encore, il doit connaître ton opinion. »
L’élève érudit traverse les plaines de Russie sur son cheval et il parvient enfin au chevet de Reb Shlomo qui, grâce à Dieu, n’est pas encore mort. Il ouvre péniblement les yeux et reconnaît son élève. Son élève lui dit : « Reb Shlomo, je suis allé voir Moïshe pour lui rapporter tes propos. Tu nous as dit : “La vie est une flèche.” Lui, il dit : “La vie n’est pas une flèche.” »
Le vieux Reb Shlomo, dans un tout dernier souffle, dit : « Oui, on peut le dire comme ça aussi. » »
Avec la guerre en Israël, en bande de Gaza, peut-être n’y a-t-il pas de réponse sage à la question du choix du camp ou de l’abstention.
Ça dépend.
On peut le dire comme ça aussi.
Mais peut-être y a-t-il, une fois que le choix est fait de l’un, de l’autre, d’aucun, une façon sage de l’assumer.
Une façon de lutter à l’horizon de l’harmonie, du petit, de la rencontre.
Ce n’est peut-être pas grand-chose, mais ce n’est pas rien.
Car ce n’est pas l’horizon de tous.
Et, même, tous n’ont plus d’horizon.
Aussi peut-on craindre que beaucoup encore, mon P., vont, comme toi, mourir trop tôt.
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