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TISSU OU DENTELLE ?

« Vivre avec nos morts ». C’est le titre d’un livre où Delphine Horvilleur, femme rabbin de France, raconte quelques histoires d’enterrement, de deuil, de rencontre. C’est aussi le titre d’un chapitre de chacune de nos vies.

11 Nov 2021

« Le panier des générations »[i], récit consacré à Sarah et Sarah, commence par l’appel d’un fils. Sa mère, Sarah, vient de mourir. Fils et rabbin se retrouvent dans un café. Il lui raconte la défunte : naissance en Hongrie, mariage, naissance d’une fille, veuvage, déportation à Auschwitz avec son enfant. Survie, seule. Arrivée à Paris par hasard. Relance de la vie, nouveau mariage, naissance du fils, séparation, pauvreté.

« « Ma mère était très dure », me dit-il, comme si l’on pouvait être autre chose pour survivre à l’existence qui fut la sienne. Dans la plupart des familles de descendants de la Shoah, on reconnaît cette dureté caractéristique : ont-ils survécu parce qu’ils l’étaient ou le sont-ils devenus pour survivre ? »

La rabbin écoute, se demande comment elle va raconter l’histoire de cette personne qui est bien plus large que son histoire personnelle. « L’histoire d’une femme porte celle de tous les Hommes, pas juste de ceux de son temps, mais aussi ceux qui, bien après, doivent vivre avec la conscience que « cela » s’est passé. »

 

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GÉNÉRATION

Il s’agit donc de raconter tout à la fois une singularité, une génération – une tranche d’âge -, et la génération – le fait de l’engendrement de nouveaux êtres. En hébreux, génération se dit ‘dor’ . Et ‘dor’ signifie aussi l’action de tisser des paniers. « L’image est simple et saisissante. Pour tisser un panier, il faut passer un fil ou de la paille entre les lanières bien rangées de la lignée précédente. Un panier se construit toujours de bas en haut. Chaque nouvelle rangée s’accroche à celle qui lui a donné naissance ; s’ancre à elle, pour constituer à son tour le support solide de la rangée suivante. »

Avec la disparition dans les camps, le tissage est interrompu, rendu impossible. Mais il est impossible que ce soit impossible, puisque des enfants naissent des survivants. Alors, le tissage s’inverse. Un nouveau tissage se fait à l’envers, en partant des enfants qui permettent à leurs parents de se relier à nouveau, devenant ainsi parents de leurs parents. 

“L’histoire d’une femme porte celle de tous les Hommes, pas juste de ceux de son temps, mais aussi ceux qui, bien après, doivent vivre avec la conscience que « cela » s’est passé.” (D.H.)

Au cimetière, le fils vient seul. Il a des enfants, des amis, des liens, mais il vient seul. Comme il se doit la rabbin raconte alors la vie de la mère au fils, vie qu’il lui a racontée quelques heures auparavant. « J’ai repris ses mots dans ma voix, je les ai traduits dans mon langage pour les lui faire entendre autrement. Je crois que jamais mieux que ce jour-là, je n’ai compris mon rôle et ce à quoi sert un officiant au cimetière. Accompagner les endeuillés, non pas pour leur apprendre quelque chose qu’ils ne savaient déjà, mais pour leur traduire ce qu’ils vous ont dit, afin qu’ils puissent l’entendre à leur tour. »

Et, par effet de retour, Delphine Horvilleur entend autrement sa propre histoire, celle d’une autre Sarah, sa grand-mère revenue des camps sans son enfant, qui relance la vie, ne dira rien de son histoire ni de sa vie d’avant, sera enterrée en l’absence de ses petits-enfants.

DU SILENCE À L’ÉCOUTE

Pourquoi ce texte est-il beau, subtil, bouleversant ? Que nous dit-il ? À quoi nous ouvre-t-il ?

Il nous parle de l’inconnu. La mort par extermination n’est pas normale, ordinaire et semblable aux aboutissements ou accidents des vies habituelles. C’est un scandale, quelque chose qui paraît incompréhensible et déroute notre esprit, un fait historique public et non plus une affaire privée. Pourtant, ce sont aussi des morts inscrites dans des histoires d’intimité. La mort des deux Sarah et le silence autour de leurs vies font écho aux morts et silences de ceux que nous aimons. 

Nos morts nous sont également hors de portée. Qui était la ou le mort que nous aim(i)ons ? Il est déjà difficile de connaître un vivant, alors un mort. Et est-ce un problème, ou un ennui, une difficulté ? Si c’était au contraire une indication ? Une indication pour les vivants. « L’amour, dit Jankélévitch, ne veut rien savoir sur ce qu’il aime ; ce qu’il aime c’est le centre de la personne vivante, parce que cette personne est pour lui une fin en soi (…) J’imagine un amant qui aurait vécu toute sa vie auprès d’une femme, qui l’aurait aimée passionnément, et ne lui aurait jamais rien demandé et mourrait sans rien savoir d’elle. Peut-être parce qu’il savait depuis le commencement tout ce qu’il y a à savoir[ii]» L’inaccessible des morts pourrait-il nous initier au respect des vivants ? Leur silence à notre écoute ?

LE TROU ET LE VIDE

Le texte stimule aussi à réfléchir aux images. Déjà les vieux Grecs nous le disaient : nous n’existons pas directement dans le monde, mais à travers l’idée que nous en avons. Ces idées peuvent être des concepts, des abstractions, mais aussi des images, des métaphores. 

Delphine Horvilleur reprend la métaphore du ‘tissage’. Comme en hommage à la tradition juive de discussion du texte, on peut discuter son image.  En fait, et elle utilise aussi le terme, elle nous parle plus exactement de ‘tressage’. Dans ce dernier, un fil de trame se tresse bien à un autre fil de trame et se glisse entre les duites de la chaine. Dans le tissage, les fils et duites se croisent, mais par contre les différents fils ne s’enlacent pas : ils s’alignent, se collent, se tassent les uns contre les autres.  Nos vies sont-elles tressées, ou tissées ?

Ou bien, plutôt, seraient-elles de la dentelle ? L’art de la dentellerie est tout différent. Là, il n’y a ni chaine ni trame.  Dès lors, le dentelier ou la dentelière n’est pas tenu de suivre l’horizontalité et la verticalité des droites, mais peut inventer librement, dessiner toutes les courbes désirables. Et, autre différence nette, le dentelier ou la dentelière utilise le vide. Le tissu est un art du plein. Le vide est pour lui une agression : c’est un trou, qui le déchire, ou un ajouré, qui le transforme. La dentelle est au contraire un art qui part du vide et fait avec lui, un vide qui n’est pas un trou.

Notre vie doit-elle (s’en) tenir à la chaine de notre passé et à la trame de notre présent, devons-nous inventer dans ce cadre ? Ou pouvons-nous imaginer tout autre chose, vivre chaque matin comme inédit, à nouveau et pas de nouveau ? 

La place des morts, dont nous gardons trace par des lettres au fond d’une caisse, la photo dans un portefeuille, l’objet sur une étagère, est-elle un trou ou un vide ? 

Dans le livre de nos vies, le chapitre des morts est-il central, ou un parmi d’autres ? 

Peut-on se garder de choisir, exploiter plutôt les différentes pistes, penser entre, jouer du piano en utilisant les deux mains ? …

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[i] Horvilleur, D. (2021). Vivre avec nos morts. Paris : Grasset, p. 69.

[ii] Berlowitz, B. et Jankélévitch, V. (1978). Quelque part dans l’inachevé. Paris : Gallimard, p. 16.

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